Procès-verbal de mon Festif 2018

J’avais encore tous mes organes vitaux lorsque j’ai quitté Québec à bord d’un autobus pour me rendre au Festif jeudi.

Le chauffeur du bus dans lequel je suis monté avait syntonisé Radio-X, ce qui m’a permis de faire le plein de gros bon sens et de propos terre à terre avant de plonger dans l’univers déconnecté des gens qui participent à ce festival.

J’étais donc heureux d’ouïr un peu de Puddle of Mud entrecoupé de « Qu’ils prennent les pistes cyclables », « La planète ne se réchauffe pas; il faisait -20 au Groenland hier » et « La SAQ a beau faire la grève, j’achète toujours mon vin en Ontario, anyway ».

Étant de nature paresseuse, j’ai décidé que le procès-verbal de mon Festif de cette année serait moins long à lire et surtout MOINS LONG À ÉCRIRE.

Selon Wikipédia, mes 4 derniers comptes-rendus équivalent à l’œuvre complète de Marcel Proust, et ce, non seulement sur le plan de la qualité, mais également de la quantité.

Je me concentrerai donc sur les moments les plus importants de mon Festif. Ne me demandez pas où j’ai mangé, où j’ai dormi et ce que j’ai fait entre les shows, mon organe cervical ne s’en souvient plus de toute façon.

 

17h30

Je me présente au bureau de médias pour récupérer ma passe « All-Access-Je-Vais-Passer-La-Fin-De-Semaine-À-Dépasser-Tout-Le-Monde-Dans-Les-Files-Et-Faire-Semblant-Aux-Gens-Qui-Ne-Savent-Pas-Ce-Qui-Est-Écrit-Sur-Ma-Passe-Que-Je-Suis-Une-Vedette-Internationale-Du-Genre-Patrick-Watson-Mais-En-Moins-Lyreux ».

Fille :  Oui?
Moi :  Je suis journaliste.  Je viens récupérer ma passe All Access.
Fille :  D’accord…  Vous travaillez pour qui?
Moi :  Pour moi.  Je suis un OSBL.  Comme la Presse.
Fille :  Votre nom?
Moi :  Gran Talen.
Fille :  Hum….  Pas de passe à votre nom, désolé.

Fuck! L’organisation ne bluffait donc pas lorsqu’elle disait qu’elle n’avait plus besoin de mes services finalement. Je me devais vite de trouver une solution, car il n’était pas question que je débourse une cenne pour assister à leurs shows.

Entre temps, j’aperçois Rose-Aimé Automne-Morin à ma gauche, la rédactrice en chef d’Urbania. Elle est avec un homme qui semble n’absorber aucun rayon du soleil.
Je les laisse filer en songeant à quel nom de journaliste je pourrais donner.

Moi :  C’est peut-être sous un autre nom.
Fille :  D’accord… Qui?
Moi :  Richard Martineau.
Fille :  Ahahaha!
Moi :  Je niaise.
Moi :  Gaetan Girouard.
Fille :  Ark! Come on… Laisse faire tes jokes poches, j’suis occupée.
Moi :  Non… Sans joke, je travaille pour La Presse. Je suis Stéphane Laporte.
Fille :  Pfff… Il est en chaise roulante, Stéphane Laporte.
Moi :  Ah! Ouin? Depuis quand?
Fille :  *Long soupir*.
Moi :  François Bugningo?
Fille :  Ça suffit, là.

Elle prend son CB et tente de rejoindre son patron quand soudain, nul autre que Philippe Fehmiu fait érection à côté de moi, tout de blanc vêtu, tel un bel étalon grec bronzé. La fille redevient aussitôt suave et complice. Comme par magie. Il y a l’effet Pogonat et l’effet Fehmiu.

Fille :  Bonjour, Monsieur Fehmiu.

Je me cache derrière Philippe afin de voir comment il procède.

Philippe :  Bonsoir, gente dame. Je viens récupérer mon dû.
Fille :  Tenez.
Philippe :  Merci. On se voit au show de Tiken Jah Fakoly?
Fille :  Non. En fait, j’aimerais ça, mais je travaille à la billetterie et…
Philippe :  À samedi. Tu vas voir, il est excellent.

En se tournant, il me rentre dedans.

Philippe :  Oups…  Désolé.  Aie…  Ta face me dit de quoi…  Un confrère?
Moi :  Oui.
Philippe :  Tu travailles pour qui?
Moi :  Pour Urbania.
Philippe :  Enchanté, man.
Moi :  Enchanté. T’es qui?
Philippe :  T’es pas sérieux, là?
Moi :  Si…
Philippe :  Je suis Philippe Fehmiu.
Moi :  Connais pas…
Philippe :  C’est cool, ce que vous faites, Urbania. Tu viens couvrir le Festif via quel angle, toi?
Moi :  L’angle du féminisme non genré.
Philippe :  Good, good, good. Bon Festif!

Photo : Instagram de Philippe Fehmiu

 

Je profite de l’inattention de la fille aux passes All-Access pour lui en piquer une et déguerpir à toute vitesse.

J’efface le nom écrit sur la badge en crachant dessus, tel Ron Jeremy derrière une actrice porno genrée, et je prends soin d’écrire le nom de journaliste sous lequel je sévirai pour le jour 1 : Mathieu Bock-Côté.

17h52

Je me pointe au show de Pierre Lapointe (de la Voix).

 

17h53

Une dame vante les mérites de Lapointe : « Ses paroles sont tellement bonnes.  Impossible de ne pas succomber à sa poésie ».

Perso, je n’y comprends rien, mais ça vaut la peine de se pencher un peu sur la question.

 

17h55

Après une chanson, je ressens les symptômes suivants :

  • Se sentir triste et malheureux
  • Perte d’intérêt pour toute activité, même ce qui nous plait en temps normal (on m’aurait proposé un 12 pouces que j’aurais peut-être refusé, c’est tout dire)
  • Troubles du sommeil : insomnie, cauchemars, ou au contraire impossibilité de se réveiller (dans mon cas, j’avais une envie irrésistible de dormir)
  • Perte d’énergie, fatigue intense
  • Changement dans l’appétit : augmentation ou réduction de poids inexpliquée (j’ai perdu 5 livres pendant ce show)
  • Douleurs diverses : maux de dos ou musculaires, migraines (dans mon cas, la douleur était surtout cérébrale)
  • Agressivité et irritabilité (j’étais en effet très irritable)
  • Baisse de concentration et pertes de mémoire fréquentes (incapable de me concentrer, mais surtout de me souvenir du pourquoi j’étais là)
  • Baisse de libido (aucune érection)
  • Très grande sensibilité (je n’ai pas pleuré, mais c’était pas loin)
Photo : Jacques Boivin

 

17h59

Je quitte, à deux cheveux de la dépression.

 

18h01

En marchant vers le site principal, je vérifie si c’est vrai qu’on ne peut pas demeurer impassible face à la poésie de Lapointe en invectivant la première personne que je croise.

Moi :  Allo.
Femme :  Bonjour.
Moi :  Qu’il est honteux d’être humain. L’amour est un spasme. Qui grisé embrasse. La vie.
Femme :  Pardon?
Moi :  Mais gardons nos caresses. Pour que quand le temps nous blesse. Nous puissions combler tous les deux. De nos corps l’appétit copieux.
Femme :  Laissez-moi tranquille.
Moi :  Mes paroles vous touchent?
Femme :  Non!
Moi :  C’est ce que je pensais.

 

18h15

Je parle de l’échec du multiculturalisme à une femme près de moi.

Elle :  Me fous du multiculturalisme, moi… chu juste venue voir Hubert Lenoir. Paraît que c’est toute une bibitte. Il est tellement libre, tellement flyé, tellement bien dans sa peau. C’est un vrai vent de fraîcheur dans l’univers musical québécois.
Moi :  On s’en tape un peu de ce que vous pensez, Madame. C’est d’ailleurs impoli de couper un journaliste, vous saurez. Je disais donc que… Outre la conjoncture socio-économique défavorable dont nous avons hélas héritée du fédéral, et je me permets de souligner à gros trait car il s’agit là de ma spécialité, que le Québec porte encore les stigmates d’un passé colonialiste…

La femme se déplace d’une longueur de bite vers ma gauche, ce qui la place à environ un mètre de moi. Je suis donc aux premières loges pour assister au phénomène Hubert Lenoir.

18h35

Hubert arrive sur scène en faisant des « dans le cul » à la foule.

Les gens applaudissent.

 

18h45

Hubert dit quelque chose qui ressemble à « Vous m’avez peut-être déjà vu manger des pénis. On s’en fout. Vivez votre vie pis c’est toute ».

Les gens applaudissent.

 

19h

Hubert se rend dans la zone VIP, pique de la bière aux bourgeois de ladite zone et en lance sur la plèbe située juste en bas. Il regagne la scène en faisant du body surfing, fier comme un faon.

Les gens trépignent de joie.  Hubert Lenoir > Robin des Bois.

 

19h15

Hubert lèche le saxophone de son ami saxophoniste.

Les gens applaudissent à tout rompre.

 

19h30

Hubert détruit son micro en le pétant sur la scène.

Moment d’euphorie dans la foule, un héros est né, le troisième lien s’appellera Le Pont Hubert Lenoir.

 

19h45

Je quitte le site en réalisant quelque chose de fort important : si je veux gagner le cœur du public et attirer l’attention des gens sur ma personne, il suffit que j’imite les agissements d’Hubert et le tour est joué.

 

19h48

Dans la rue, en attendant, j’anime un vox pop intellectuel afin de tâter le pouls des festivaliers.

Moi à un vieillard :  Sur une échelle de 1 à 10, pourquoi aimez-vous Hubert Lenoir
Vieillard :  Qui?

Moi à une fillette de 7 ans : En ces temps d’appropriation culturelle, ne trouvez-vous pas inopportun qu’un jeune artiste blanc choisisse de s’appeler Hubert Lenoir?
Fillette :  J’ai perdu ma mamaaaaaan!

 

20h22

J’assiste au show de Geoffroy (de la Voix) et sur une échelle de 1 à l’infini, je m’emmerde 12 chiffres au-dessus de l’infini (si c’est pas plus).

 

20h32

Je remarque qu’il y a foule et j’ai soif d’une bière. Je demande donc aux gens autour de moi de m’aider à faire du body surfing pour me rendre au stand à bière plus facilement et ainsi briller de tout mon long.

Moi :  Aide-moi à me lever.
Fille :  Comment?
Moi :  Penche-toi un peu que j’embarque sur tes épaules.
Gars :  Quoi? Man… Pas sur les épaules de ma mère.
Moi :  Sexiste! Les femmes aussi ont le droit qu’on leur embarque sur les épaules.
Fille :  Ouch… Ayoye… Tes pieds…
Moi :  Compte toi chanceuse que j’aie pas de botillons pointus comme Hubert.
Gars :  Astie de zezon. J’cré pas à ça…
Moi à la foule :  Direction le stand à bière.

Photo : Jay Kearney

 

20h36

Je traverse donc la foule en faisant du body surfing pendant plus d’une heure. Vous dire à quel point j’étais en érection. J’avais le petit drap contour dilaté au maximum. J’aurais passé ma fin de semaine au grand complet à faire du body surfing.

 

21h38

Je lance de la bière sur le petit monde, Hubert Lenoir’s style, mais avec moult moins d’applaudissements, quelques menaces de mort et des gens qui me regardent croche.

Photo : Jacques Boivin

 

21h49

Patrick Watson joue ses tounes.

 

21h50

Je lui crie : « En françââââââââ ».

 

21h51

L’homme à ma droite me regarde en fonçant des sourcils (au sens où ses sourcils étaient de plus en plus foncés).

 

21h52

Je répète ma demande :  « En françââââââââ »

Gars :  Tu vas-tu fermer ta gueule, man?
Moi :  Et laisser les anglos diriger notre province?
Gars :  On s’en fout, c’est de la musique.
Moi :  Moi, j’m’en fous pas.

Je lui montre ma badge.

 

22h02

Je quitte les lieux pour aller manger une bouchée dans la zone média où je papote avec bon nombre d’artistes et journalistes tous aussi surpris de savoir MBC parmi eux.

 

23h46

J’arrive au show de Galaxie et constate qu’il est humainement impossible que quelqu’un prétende qu’il aime ce band-là pour ses paroles.

 

23h59

Je danse à la Mathieu Bock-Côté, c’est-à-dire sur le bout de la langue et en donnant des coups de poing sur la table par souci de conviction.

 

2h12

Je me pointe au show de Jesuslesfilles et remarque que le point d’exclamation du groupe Ponctuation semble jouer dans ce band-là aussi.  Je remarque surtout à quel point leur chanteuse est PDLC.

 

2h20

J’essaie d’interviewer la chanteuse PDLC.

Moi :  Quel est votre nom?
Fille :  (…) en me dévisageant.
Moi :  Quelle est votre couleur préférée?
Fille :  (…) en me dévisageant (bis)
Moi :  Que faites-vous après le show?
Fille :  (…) en continuant à chanter.

 

2h28

Je joins les rangs d’une fanfare américaine en sentant le swing et en soufflant dans des cuivres de plastique comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Photo : Caroline Perron

 

3h11

Je rejoins les bras de Morvée.

 

Tourne la page (un avion déchire le soir…)