Procès-verbal du Festif 2018 par Gran Talen

Photo : Instagram de Philippe Fehmiu

VENDREDI

11h12

En marchant en direction du quai, j’entends un chanteur (Gab Bouchard) dire : « Savez-vous c’est quoi la différence entre un oignon pis un tamtam ». Malheureusement, je n’ai pas le temps d’entendre la suite, puisque  je suis trop occupé à marcher, sac banane au vent, en chest, les pantalons à snaps wide-au-pen. 

11h14

Je continue ma route en me disant : « Astie qu’ils sont fuckés, les artistes.  Ils ne savent même pas faire la différence entre un oignon pis un tam tam. Peut-être que la percussionniste de Belle et Bum pense qu’elle joue de l’oignon. Je vais varger sur cet oignon-là ce soir ».

11h15

Je plouffais de rire tout seul en marchant. C’est ça, le Festif! Des moments de franche camaraderie intérieure.

12h14

Je me pointe au show de Matt Holubowski (de La Voix… le Festif est probablement commandité par La Voix) avec comme seul objectif d’attirer l’attention du public féminin.

12h18

Je prends place près d’une gang de filles qui semblent en pamoison devant la musique de Matt.

Moi :  Bonjour.

Je montre ma passe média afin de susciter leur intérêt.

Une des filles :  Allo!
Moi :  Je suis journaliste. Je peux vous poser quelques questions?
Une autre des filles :  Journaliste pour qui?

Je détecte un accent vraiment louche.

Moi :  Bah! Je travaille pour un OSBL qui s’appelle La Presse.
Fille :  Parce qu’on vient du Nouveau-Brunswick, fait qu’on connaît pas grand-chose à votre journalisme, so.
Moi :  Je m’appelle Patrick Lagacé. Je suis très connu dans le milieu.
Troisième fille :  Enchantée. Et t’es spécialisé dans la musique?
Moi :  Pas vraiment. Je donne surtout dans le « human interest ».
Troisième fille :  Je vois… So tu veux nous poser des quesions, right?
Moi :  Oui.  Des questions de « human interest ».
Troisième fille :  Vas-y, cher.
Moi :  D’accord. Pourquoi êtes-vous ici?
Première fille :  On est en vacances pis on aime vraiment triper, faire la fête, écouter des shows, so on s’est dit que c’t’ait icitte que ça se passait.
Moi :  D’accord. Vous êtes donc ici pour?
Première fille :  Ben… Faire la fête, wouère du monde, wouère des shows, bwouère d’la bière.
Moi :  Je vois. Mais pourquoi au juste?
Première fille :  Pourquoi quoi? Dude, c’est dont ben fucked up, ton entrevue.
Deuxième fille :  Ouais?
Moi :  Tout ça, ça mène à quoi? En bout de ligne, vous voulez rencontrer des gars, non? On ne part pas du Nouveau-Brunswick juste pour assister à des shows?
Deuxième fille :  Euh! Ahahahaha! Non… J’veux dire…
Moi :  Parce que moi, par exemple, oui, OK, on va dire que chu ici pour le travail, mais tsé, on s’cachera pas que ma principale motivation demeure toujours de coucher avec des filles.
Troisième fille :  Tu catches pas, j’pense.
Première fille :  On joue pas dans même ligue que toi, comprends-tu?
Moi :  Oh? Vous… Vous… J’veux dire… Vous êtes lesbiennes?
Première fille :  Right on, buddy.
Moi :  Super ça. Ça adonne que j’ai toujours rêvé de coucher avec des lesbiennes, justement.
Troisième fille :  J’pense que tu comprends pas. T’as aucune chance avec nous.

Fuck… Des vraies lesbiennes… Faut croire que ça existe. C’est pas toutes des filles cochonnes qui s’approprient la culture homosexuelle… 

12h55

Matt (de la Voix) interprète Loser de Beck au moment où je m’éloigne. Les filles me regardent en plaçant leurs mains en forme de « L » devant leur front (probablement pour « Love », « Lagacé » ou «Levrette »…  Qui sait! 

13h12

Je croise Clément Turgeon, directeur du Festif et lui demande de me laisser au centre-ville.  Je fais donc une salvatrice run de Mazda 5 pendant laquelle Clément, tel un Batlam à jeun, conduit en textant, en parlant au CB, en pitonnant sur ton cell, en shiftant ses vitesses du bras gauche.

Clément :  Aie, Gran. J’ai un scoop pour toi : la chanteuse du Pascale Picard Band va jouer cet après-midi.
Moi :  Nah? Sous quel nom?
Clément :  Sous son vrai nom.
Moi :  Astie qu’elle est mystérieuse, elle. Merci du tuyau. Tu parles d’un show surprise! 

13h42

Je me rends au QG des médias afin de confirmer les dires de Clément. Près de moi, les musiciens de Five Alarm Funk se préparent pour leur show en choisissant des costumes d’animaux en minou… Quelqu’un leur a dit qu’il fait 40 degrés dewors?

Moi à Fehmiu :  T’as entendu parler que la chanteuse du Pascale Picard band va jouer cet après-midi?
Fehmiu :  Non? Tu tiens cette info de qui? T’es certain?
Moi :  J’te dirai pas mes sources, Philippe. C’est la base du journalisme. Chu pas une taupe. Over my dad body. Fais aller tes contacts, mon Phélippe. 

13h50

Je quitte le QG en mission. Astie… je tiens quelque chose de gros. Non seulement la chanteuse du Pascale Picard band ne se doute pas que je sais qu’elle est dans les barrages, mais en plus, je risque enfin d’apprendre quel est son vrai nom… 

13h52

Je déambule donc dans les rues de la ville, complètement toasté par le soleil, à l’affut d’indices me permettant de trouver la Précieuse. 

13h54

Je croise une vieillarde.

Moi :  Excusez-moi, Madame.
Elle :  Oui?
Moi :  Auriez-vous l’amabilité de me verser quelques gouttes d’eau fraîche dans la dos, je suis en train de cuire.
Elle :  D’accord.  Donnez-moi votre bouteille.
Moi :  Quelle bouteille? J’ai pas de bouteille. Avoir eu une bouteille, je m’aurais moi-même aspergé de l’eau dans la dos, non?
Elle :  Je croyais que…
Moi :  Juste quelques centilitres de votre eau. C’est pour une bonne cause, Madame. Regardez. Je suis non seulement journaliste, mais je m’en vais de ce pas cogner à la porte de l’Amour.
Elle :  Ah oui? Mon doux saigneur… D’accord. Penchez-vous un peu, je vais vous mettre de l’eau dans le dos. Voilà.
Moi : Ça fait du bien… Ahhhhhhhhh! Encore, encore.
Elle : Je vais manquer d’eau pour boire si je la verse toute dans votre dos.
Moi :  En ville, on dit que les gens de Baie-St-Paul sont hospitaliers et généreux. Vous venez d’où, vous, Madame?
Elle :  De Baie-St-Paul…
Moi :  J’aurais jamais deviné.
Elle :  Tenez, d’abord. Je vais aller me chercher une autre bouteille à la maison. Je demeure tout près. Salomé Leclerc joue dans ma rue. C’est là que vous allez?
Moi :  Plaît-il? Qui?
Elle :  Salomé Leclerc…
Moi :  Chanteuse? Belle? Mystérieuse?
Elle :  Chanteuse et guitariste, à ce qu’on dit. Je l’ai entendue répéter ce matin. Une bien jolie voix. Mais je ne l’ai pas vue. Pourquoi?
Moi :  POUR RIEN… Merci. 

14h01

Je cours ma vie, le dos détrempé, en direction du son que j’entends au loin, telle une sirène. La chanteuse du Pascale Picard Band s’appellerait-elle Salomé Leclerc? Si c’est le cas, quel joli nom!

14h02

Je lance ma bouteille dans la rue, me disant qu’un océan la balaiera sûrement sur ses côtes un jour ou l’autre.

14h03

Je me faufile ensuite dans la foule en donnant du coude et du « Je suis François Bugingo, clairez-vous, je viens couvrir ce spectacle pour Bande à Part », puis je débouche dans une banale cour privée où une horde de festivaliers en sandales est déjà assise dans l’herbe, comme du bétail.

14h04

Je lève les yeux, le cœur haletant et le souffle qui bat la charade. Une branche d’arbre m’empêche de vérifier s’il s’agit bel et bien de la Précieuse, mais je constate que la Salomé en question est équipée en jambes.

14h05

C’eut été trop beau… Bien qu’elle soit PDLC, Salomé n’est pas celle que je cherche. On m’a envoyé sur une fausse piste.

Photo : Jacques Boivin

14h16

Je spotte la mémé qui regarde le show à partir de sa galerie, à l’ombre, tout en faisant de son mieux pour m’ignorer du regard.
 

14h18

Je suis assis à côté de la mémé.

Moi :  Merci pour les chips. C’est vrai que vous êtes recevants à Baie-St-Paul, finalement.
Un millénial (probablement son arrière-arrière-arrière-arrière petit-fils) :  Tu le connais?
Mémé :  Un peu. C’est un journaliste.
Millénial :  Ton nom?
Moi :  Pierre Foglia.
Millénial :  Connais pas.
Moi :  Normal, t’es trop jeune.
Millénial :  T’écris pour qui?
Moi :  Vélo-Mag.
Millénial :  Connais pas non plus.
Moi :  PDLC, la chanteuse, hein?
Millénial :  PDLC?
Moi :  Pas d’un laid choquant, hein?
Millénial :  Bof… Pas mon genre. Paraît qu’elle est aux femmes, anyway.
Moi :  Me semble…
Millénial :  C’est une amie qui m’a dit ça.
Moi :  Vous autres, les milléniaux, vous pensez que tout le monde est BMT.

14h30

Le millénial reçoit un texto.

Millénial à son ami millénial :  Cool! Pascale Picard donne un show surprise dans 30 minutes au centre-ville. On y va?
Moi :  Qui?
Millénial :  Pascale Picard.
Moi :  Le band au complet?
Millénial :  Non… La chanteuse.
Moi :  Y’ont sûrement texté son nom?
Millénial :  Y’ont texté « Pascale Picard ».  On part, les gars, let’s go.

14h32

Je quitte la galerie en trompe en courant comme un millénial (c’est-à-dire en coloriant mon livret de cubes énergie) vers le centre-ville sans trop comprendre ce que signifie « centre-ville » quand t’es à Baie-St-Paul. J’arpente donc les rues de façon très random jusqu’à ce que j’entende d’autres festivaliers dire qu’ils s’en vont voir Pascale Picard. « J’en connnais qui vont être déçus quand ils vont apprendre qu’elle sera en solo », que je me dis.

15h

J’arrive au show surprise de la Précieuse. C’est bandé de monde dans la rue. Elle performe sur le balcon du dernier étage d’un immeuble. Je vois que sa passe All-Access dépasse de ses poches de pantalons courts. J’imagine que son nom est inscrit dessus. Reste à trouver une façon de l’approcher.

15h5

Je réussis à me rendre sur le balcon, derrière elle, mais je n’arrive pas à lire ce qui est écrit sur sa passe. Il faut trouver un autre angle.

Photo : Jacques Boivin

15h10

Un membre de l’organisation me demande de descendre en me faisant des simagrées.

15h15

Je prends place avec le petit monde dans la rue et constate qu’une nacelle traîne miraculeusement juste en avant du balcon. Le Destin tenterait-t-il de m’envoyer des signes? Sans crier « gore », je monte dans la nacelle et actionne aussitôt le chariot élévateur (qui n’était pas cadenassé, au grand dam de Claude Legault). La foule en liasse applaudit en me voyant monter vers le ciel. Les festivaliers sont convaincus que ça fait partie du spectacle. Afin de ne pas les décevoir, je scande « Chapdoula Hart» tout en faisant des « dans la cul » à tout le monde afin de gagner le respect de la foule. Arrivé à la hauteur de la Précieuse, je sens dans son regard quelque chose qui s’apparente à de l’incrédulité.

Moi :  Ton nom?

Elle reste de marde et continue à chanter ses chansons anglophones :

Enthroned on the highest chair, a little
Tiny peek at me and then back to your world

Je nous sens comme Roméo et Juliette.

Moi :  Tu t’appelles comment? What is your name? 

15h18

Un policier brise la magie en m’ordonnant de descendre de là.

15h20

Je fais la sourde oreille et décide plutôt de profiter de mon spot pour regarder la Précieuse sans être incommodé par les gens.

15h25

Trois policiers, un pompier et le directeur du Festif m’ordonnent de descendre.

15h26

« Je suis comme Hubert Lenoir, moi. Je suis libre », criai-je, en levant les bras vers le ciel dans l’espoir que la foule m’acclame.

15h40

La Précieuse remercie la foule de s’être déplacée au moment précis où ma vessie m’intime l’ordre d’aller pisser. J’actionne donc la manette du chariot afin de regagner le plancher des vaches.

15h43

Les forces de l’ordre qui m’accueillent essaient de me faire la morale, mais je quitte aussitôt me réfugier vers les toilettes chimiques, où je me cache quelque temps pour me faire oublier. C’est grisant, la liberté.

16h29

Je me pointe dans la cour de la microbrasserie et assiste à la fin du show de Five Alarm Funk. Je remarque qu’un des musiciens porte un costume de mouton.

18h36

Je me présente au show de Martin Léon étant donné qu’il s’agit de la seule salle climatisée du Festif.

18h53

Je vérifie une deuxième fois la programmation : suis-je à un spectacle de musique ou à une conférence des Grands Explorateurs? Le gars raconte un voyage en Asie avec un power-point, parle de ses problèmes de digestion en Thaïlande, fait jouer des bruits de criquets laotiens. Si c’est pas de l’appropriation culturelle, j’me demande bien ce que c’est.

Photo : François Pesant (Le Devoir)

18h55

Étant insatisfait de l’ambiance – et voulant un peu d’attention – je fais un Hubert Lenoir de moi-même et profite d’un moment de silence pour dire et/ou crier : « J’en ai peut-être déjà sucer, des pinisss, mais c’est pas vos affaires ».

18h56

Long silence de malaise. Des mamans cachent les oreilles de leurs enfants, une femme d’âge mur grimace en me regardant, un ado me pointe du doigt en chuchotant à l’oreille de son père.

19h46

Je retourne au QG des journalistes et artistes pour manger, parler de moi et regarder Philippe Fehmiu faire des accolades à tout le monde, dont moi…

Photo : Clin d’Oeil

20h18

Je m’endors sur un sofa, complètement vidé émotivement.

22h12

Un dude avec un wetsuit et un casque de moto me réveille.

Lui :  You want mush?
Moi :  Why nut!
Lui :  I play tonight.
Moi :  What is your name?
Lui :  Bob Log 3. And you?
Moi :  Claude Rajotte. 

22h25

Je vais faire un tour au show de Tiken Jah Fakoly.

22h39

Je remarque une personne de couleur qui semble connaître toutes les chansons de Fakoly par cœur.  Je me dis : « Tiens, une personne de couleur avec une bonne mémoire.  Ça aurait pu jouer dans SLAV, ça ».

Moi :  Il ressemble à Boucar Diouf, hein?
Personne de couleur :  Connais pas.
Moi :  Ben oui… L’acteur principal de la Palourde Royale. Sauf que Boucar Diouf, il est Africain, lui.
Personne de couleur :  Tiken Jah Fakoly aussi est africain.
Moi :  Mais… Mais… Il fait du reggae. C’est Jamaïcain, le reggae.

22h45

J’accuse Tiken Jah de faire de l’appropriation culturelle.

Photo : CIHO

23h55

Je me rends au show rap situé sous le gros chapiteau et commence soudainement à me sentir juste bien vedge pour apprécier ce style de musique. Je regarde les gens, le corps mou, l’œil mi-clos, en faisant des gestes avec mes mains. Je me sens soudain investi d’un flow, d’une prose, d’un rythme. Impossible pour moi de parler autrement qu’en rappant.

0h17

Pendant que Xman Whopper donne son show sur le stage, j’en donne un devant le bar grâce à mes nouveaux skills de rappeur.

« Marche un peu dans mes souliers you can get des neufs
J’importais du hashish dans le coin de Portneuf
L’idée d’Eugénie, les trolls d’une génération
Qui smashent avec ses seins qui dansent avec le gazon
J’fais des rapports, j’les déduis d’Baie-St-Paul
C’est pas d’Marie-Mai qu’on va s’réveiller porn
Tu veux Mahée Paiement, tu veux une actrice
Mais si tu baises pas tu vas payer pour
We don’t pay like 10
J’ai rien à faire à part faire des gaufres
J’ai déjà dansé sur un’ toun’ de Meat Loaf
J’me sens seul au monde au Scattergories
Lenovo c’est une marque de pauvres
Uno or Skip Boes »  

0h30

Je suis le nouveau Kanye West.

0h55

Loud fait son entrée sur scène, seul avec son DJ.

0h59

Loud, c’est un peu comme du karaoké, mais où c’est tout le temps la même personne qui chante.

1h11

Le DJ de Loud pèse sur play et part se chercher une tope. J’en profite pour aller scratcher sur sa console. Personne ne semble s’en apercevoir, même Loud. Le party est pogné. Je veux mourir.

Photo : Caroline Perron

1h13

J’ignore ce que signifie « Loud » en anglais, mais à l’envers, EN FRANÇAIS, ça fait « doul ».

C’est justement comme ça que je décrirais sa musique :  « doul ».
 
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