Les Momos vocaux : Correspondance musicale par mémos vocaux – CRABE

Entrevue sous forme d’essai philosophique avec Gabriel Lapierre et Martin Poulin-Légaré

Le 12 novembre dernier, j’étais au spectacle de Crabe et Seulement au Pantoum. J’étais sortie de là flabergastée avec le vinyle de « Sentients » bien collé sur le cœur. Le spectacle fut aussi l’occasion d’aiguiser la noblesse de mes mots avec l’aide précieuse de Marie-Ève Fortier pour coécrire mon premier article. J’avais ainsi eu l’honneur de jaser par les Internets avec les deux musiciens pour poser mes questions sur la démarche du film et de l’album présentés à Québec et Montréal. J’avais cependant tant de questions et de réponses généreuses de la part de Gabriel Lapierre et de Martin Poulin-Légaré, qu’un article sur le spectacle ne me semblait pas assez complet pour décrire ce que je venais de découvrir. 

Voici mon cadeau littéraire sur la démarche de Crabe pour commencer 2022. 

Les Momos vocaux : CRABE

« L’idée est moins forte que l’union ».

Gabriel Lapierre 

Pour vous que représente le long-métrage de « Sentients ». Quelles sont les idées et les intentions derrière la démarche du film et de l’album ? 

En outre, l’exploration sur la réalisation au-delà du classique vidéo-clip, c’était une façon de faire un lancement, de faire un show pendant la pandémie et de se donner un défi à relever. Dans un visuel très pointu où transpire l’amour des films de genres, ce sont leurs amis, conjurés sur album, qui sont amenés à un tout autre niveau scénaristique. Les angoisses de Gabriel et Martin sont incarnées à l’écran avec une sensibilité et une mise à nue troublante par les différents acteurs. 

Crabe. Photo : Nicolas Padovani

Complètement construit autour de l’exploration d’une vieille batterie électrique, un v-drum des années 2000, l’album avait déjà cette thématique très apocalyptique, tournant autour de la fin du monde. De notre rapport universel au monde, pris dans le capitalisme, où l’angoisse ultime est celle d’être coincé dans la roue sans pouvoir réellement intervenir ou avoir un impact. Même avec de bonnes intentions, nous ne sommes que les spectateurs de notre destruction et de l’inévitable. 

Le long métrage bouclait la boucle sur l’album en le poussant à un autre niveau, mais pas que, la création du projet a aussi été une nécessité. En pleine pandémie, pouvoir créer en compagnie de ses proches était une bénédiction. Dans un temps obscure et incertain, le film était devenu un exutoire.

Comment les liens avec les artistes sur « Sentients» se sont imposés ? Comment ces liens ont apportés ou transformés votre œuvre ? 

Étant un noyau musical de deux personnes et malgré leur polyvalence, Gabriel et Martin ont choisi d’être flexibles sur les artistes qui les accompagneraient dans leur parcours, devenant la famille Crabe. Le concept de groupe de musique est révolu en termes de dépassement et d’exploration. Le culte de la personne ou du « groupe » amène forcément une stagnation. Pour aller de l’avant artistiquement, il faut chercher à créer en passant par d’autres chemins.

En travaillant avec certains artistes et amis, Crabe se permet l’ajout de leurs grains de sel et la transformation des sujets qu’abordent maintenant les formes de « Sentients ». D’une certaine manière, le processus constitue une sortie de la zone de confort, créant forcément une facette artistique hors du contrôle de Gabriel et Martin. C’est grâce à la force du nombre, des différences et des contraintes que l’album se présente aussi complet et complexe.

Crabe. Photo : Nicolas Padovani

Pour Gabriel et Martin, les différentes rencontres sont des moments clefs, comme par exemple la participation de Voivod, de Groovy Aardvark avec Vincent Peake, le poème presque trop doux pour la dure réalité de Né pour aimer par Benoit Poirier ou encore la participation flamboyante de Mathieu A Seulement. Bien que le prétexte des collaborations soit l’amour de la musique, celles-ci ne seraient rien sans la valeur du partage qui est centrale pour Crabe.

En effet, en établissant un véritable échange dans les liens entre artistes plutôt qu’en mettant l’emphase sur une individualité où le marketing est braqué uniquement sur cette figure idolâtrée, le commun sort de la joute industrielle pyramidale où l’on se doit d’être vendeur et vendu. C’est sur ces valeurs que s’explique tangiblement l’incarnation de l’esprit punk chez Crabe et leurs invités. Puisque ce front commun est avant tout un pied de nez au capitalisme qui s’infiltre dans les arts.

« L’idée c’est de rassembler tous les styles pis tous les genres de la musique émergente pis de faire front commun pour l’exploration ». 

Gabriel Lapierre 

Quand on est indépendant c’est quoi le plus compliqué ?

En quinze ans de musique, c’est bien évidemment le côté financier qui est le plus difficile comme créateurs indépendants. Il y a tout de même une certaine fierté à se débrouiller, d’être accompagné de petits labels, de se booker des tournées aux États-Unis soi-même ou de gagner des GAMIQ. Cela reste très difficile, énormément d’énergie se doit d’être engagée en permanence. C’est une reconnaissance à arracher au couteau. Être indépendant c’est une mise en danger et un défi continuel mais, c’est aussi la chance d’être libre. Cette liberté entière vient malheureusement avec une faible reconnaissance monétaire du public, du milieu et de la société.

Les demandes de subventions sont choses récentes pour le groupe, qui depuis quatre ans ont maintenant l’aide de l’incroyable Pantoum Records. C’est peut-être le plus gros changement, cet accompagnement arrivé de ce réseau qu’ils ont bâti avec les années. Un peu moins autonome, mais bien accompagné par des professionnels qui n’ont pas froid aux yeux. Avec un bookeur comme Mothland et un label comme Pantoum Records, il est maintenant beaucoup plus facile pour Crabe d’être représenté équitablement. 

Crabe – Photo : Nicolas Padovani

Le plus compliqué comme artiste, peu importe la discipline, est de se maintenir sur le long terme complètement dans l’indépendance. La non-reconnaissance de la valeur de l’art, sans qu’elle ne soit écrasée dans la marche de l’industrie, démontre la totale déconnexion sur ses qualités véritables. Avant l’ère de la capitalisation, la musique avait des fonctions de partage et de communication. Il y a tout un pan de plaisir, de spiritualité, de nécessité et de connexion dans la création qui était célébré et que désormais le système étouffe.

L’art considéré comme marchandise, consommé à la vitesse d’une déflagration, limite le consommateur et tue l’essence même de ce qu’il apprécie. Puisqu’il consume aveuglement tout ce copié-collé de recettes gagnantes que lui offre l’industrie, il se bloque la possibilité même d’accéder à du contenu innovant. Ce qui contribue inexorablement à l’appauvrissement et à l’uniformisation de notre culture et de nos identités.

L’influence des films sur vos œuvres ? 

Entre Takashi Miike, Yórgos Lánthimos et David Lynch, il y a une recherche d’équilibre entre laideur et beauté qui rend tantôt subjugué tantôt mal à l’aise et qui se traduit à merveille dans l’univers de Crabe. Un amour certain pour les films de genre et d’horreur, en témoigne la chanson 16ème vague qui est directement inspiré du film Evil Dead III – The army of darkness

C’est surtout sous l’influence bienheureuse de David Lynch que les musiciens nous bercent tant par leur musique expérimentale que par l’esthétique du film « Sentients ».  

Avec Lynch et Crabe, il y a quelque chose d’intuitif et de spontané, sans chercher à comprendre, comme une ride où un certain lâcher prise doit être effectué pour apprécier pleinement l’expérience. Dans « Sentients », on retrouve le côté cryptique où seuls les auteurs semblent avoir toutes les clefs en main pour donner leurs pleines interprétations. Des plans fixes, qui ne semblent pas avoir de raison d’être, traduisent bien souvent la roche mère de toutes les épouvantes. Tel que le visuel qui se focalise sur le condenseur du toit de Martin qui n’est pas là pour le plaisir, mais bien par besoin. Le bruit de cette machine a bien failli avoir raison de lui en le rendant insomniaque. Une vibration sonore se retrouve aussi du début à la fin du long-métrage pour symboliser cette poursuite auditive. Peu de choses sont réellement laissées au hasard dans « Sentients », chaque segment continent une force d’évocation fiévreuse et monolithique. 

Crabe – Photo : Charline Clavier

C’est ce côté du rêve, presque cartoonesque, cette ambivalence place dans un inconfort délectable qui rend la réalisation très intéressante. Ce qui est unique et intelligent de l’emprunt à l’esthétisme de David Lynch, c’est ce goût de l’imprévisibilité ordonnée où chaque tronçon de mélodie et d’image se joignent ensemble pour créer une histoire. Le tout en restant résolument indépendant les uns des autres. Quand le cerveau s’attend à une suite logique de notes ou de progression, Crabe vient brasser les cartes et surprend. Ce changement qui pourrait s’avérer chaotique amène au contraire une grande satisfaction. Comprendre ou du moins sentir une résonance dans « Sentients » donne une merveilleuse impression d’avoir résolu une énigme ardue de mathématique.

« Je trouve qu’il y a tellement de films plates là. Avec des budgets tellement immenses là. Je trouve qu’ils devraient mettre cet argent là dans des pays en développement pour les aider au lieu de gaspiller ça dans des films plates. Mais c’était pas ça la question ». 

Martin Poulin-Légaré

Quelles sont les angoisses exprimées dans « Sentients » ?

Le film comme l’album traduisent une urgence, une révolte et une compréhension folle d’un monde en ruine qui ne cessera de continuer dans la destruction jusqu’à son annihilation complète. Il y a un sentiment de désillusion, non pas cynique mais bien déchiré voire douloureux. Un glissement terrifiant dans l’acceptation de ce qu’il y a de plus laid chez l’humain dans une esthétique sublime.

Gabriel et Martin avaient quant à eux des sujets connexes et intimes qu’ils souhaitaient exorciser comme l’insomnie, l’hypocondrie et l’envahissement parasitaire. Ce sont leurs démons personnels les plus violents qui sont représentés à l’écran avec beaucoup de bienveillance. Encore une fois, c’est en partageant avec les différents participants que les idées ont émergé. Ce sont aussi bien leurs émotions que celles des membres de Dianacrawls, que d’Hubert Lenoir, ou encore celles de Laurence-Anne

« Sentients » projette en allant du général au personnel, des peurs profondes, des tocs quotidiens et des causes toutes aussi réelles qu’horrifiantes. Passant par des thématiques comme les inégalités sociales, les crises d’angoisse, la terreur d’être malade ou bien tout simplement la peur des placards. C’est cette collecte auprès des participants qui a permis de donner vie à l’incroyable scène en loop où Laurence-Anne ferme obsessivement les portes des placards d’une cuisine à l’atroce luminosité jaunâtre. Cette scène nous transpose dans un voyeurisme impuissant très percutant. C’est à travers le visuel presque grotesque ou du moins naïf que Crabe nous met dans une étrange position, entre l’envie de rire et celle de pleurer.  

CRABE – Photo : Nicolas Padovani

Gabriel et Martin vont même plus loin en abordant de manière frontale une période sombre de leurs santés mentales. Ils nous livrent leurs fragilités en textes et en images. Les acteurs devenant les véhicules de l’interprétation symbolique de cette noirceur. Il est rare dans une industrie qui cultive la perfection que des musiciens s’autorisent véritablement cette ouverture sur la dépression, l’envie de mourir, la violence et ou l’anxiété généralisée. C’est une brèche directe très courageuse qui n’aura pas forcément une réception sympathique. En effet, on associe souvent succès et nombreuses ventes au bonheur d’un artiste. Le discours ambiant reste qu’il ne faut pas avoir envie de tout brûler en hurlant si nous sommes glorifier, qu’il serait ingrat d’avoir une fragilité ou de ne pas être heureux. Autant dire que ce discours manque cruellement d’empathie, d’éducation et qu’il contient une charge tout à fait aliénante.

Nous aimons les artistes torturés, mais pas trop. Tant que la souffrance reste superficielle et ne rend pas mal à l’aise, nous la consommons avec plaisir. Nous souhaitons des douleurs aseptisées, qui ne sont pas réelles et surtout pas trop profondes. Il n’y aura donc pas de questionnement et ultimement pas de remise en question. Forcément, si l’image mise de l’avant reste l’expression de la douleur par une pseudo vertu rocambolesque de grand chevalier, il n’est pas étonnant que certains se soient donnés la mort dans le plus grand des silences en étant médiatiquement surexposés. La diminution des services au niveau sociétal en dit long sur l’importance que nous accordons à la santé mentale et quand elle touche la sphère tant aimée du culte de la personne, nous préférons fermer les yeux.

En brisant ce silence et en livrant laideur comme beauté sans aucun filtre, « Sentients » sous toutes ses formes, avec l’influence de la grande famille de Crabe, véhicule la force contraire en résistance, s’accordant le droit à une parole lourde, primaire et primordiale.

« On juge du degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses marges, ses fous et ses déviants ».

Lucien Bonnafé

Réception du film et suite des choses ?

Il y a une certaine insécurité qui accompagne cette mise à nu pour Crabe; une incertitude envers l’appréciation. Gabriel et Martin ont encore du mal à croire les retours positifs sur le film et il est presque impensable pour eux que l’oeuvre puisse ainsi toucher les spectateurs. Ce stress indique un authentique partage de leur intimé. Les spectateurs l’ont bien senti car leurs lancements à Québec et Montréal ont reçu d’excellents commentaires.

Pour la suite, le groupe veut relâcher le long-métrage au compte-gouttes et le faire évoluer dans les festivals pour finir éventuellement sur YouTube, où les spectateurs pourront savourer l’écoute intégrale gratuitement. S’il sortait toutefois en DVD, je pense qu’il y aurait preneur (oui, oui, je parle de moi).

Pour le prochain album, l’envie de laisser plus de place à leurs invités sur la réalisation et sur les chansons est définitivement ancrée. L’exploration d’une sonorité plus électronique de la musique punk est une piste que Crabe souhaite continuer à développer. De nouvelles versions des chansons comme Politique Dracula, Maccident et Lagopède sont aussi à prévoir. 

« Sentients » a servi de terrain de jeu à Gabriel et Martin pour acquérir une idée plus profonde de leur chemin et du comment ils ont envie d’y parvenir. C’est leur identité future qu’ils ont précisée. 

Pour finir sur le processus ?

L’énergie créatrice de Crabe se manifeste dans le but ultime de ses deux musiciens, soit l’envie d’avoir du plaisir et de le partager. C’est sans masque que Gabriel et Martin parlent d’eux et c’est sans balise que cette énergie passe de la tête au cœur pour se libérer. C’est ce souci de mettre des mots sur leurs maux qui permet une telle communication de sens dans tout ce que les deux musiciens font. C’est une thérapie pour eux, mais aussi pour nous qui les écoutons. Ce désir de création libre et ce don de soi exceptionnel se ressent immédiatement et s’avère un puissant liant entre Crabe et son public. Quand Martin et Gabriel disent qu’écrire pour Crabe les saigne, que ça les purge et les soulage, j’espère qu’ils sont conscients que nous traversons avec eux les mêmes étapes à notre plus grand désarroi, mais surtout pour notre plus grand plaisir. 

« Vive la musique et avoir la musique dans le cœur c’est un cadeau du ciel comme disait si bien la Compagnie Créole ». 

Martin Poulin-Légaré

La famille Crabe sur le projet : Hubert Lenoir, Vincent Peake, Laurence-Anne, Robbin Deloxley, David Paul, Doro Samson Valdez, Dan mongrain, Yuki B.T., Jean-Michel Coutu, Steven Blais, Mathieu A. Seulement, Étienne Dupré et Benoît Poirier.

Un film produit et réalisé par Crabe.
Colorisation : Louis Rivest Héneault
Mix et matriçage des musiques : Jean-Étienne Collin Marcoux
Prise de son live : Jerry Lee Boucher
Mix film / lumière live : Marie-Frédérique Gravel
Animation Crabe : Mireille Bouchard
Effets spéciaux / montage / caméra scène d’intrigue : Gabriel Lapierre
Prise de son scènes d’intrigue : Martin Poulin-Légaré
Caméra live : Louis Rivest Héneault, Guillaume Briand et Jean-Philippe Gagnon
Aide plateau live : Marilyne Lacombe
Art Sentients : Jonathan Robert
Sous-titres : Mathieu Bédard

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