De Bikini Kill à Mélodie Spear

Illustration : Madeleine Aubin

Mélodie Spear n’a pas sa langue dans sa poche. À la place, elle l’utilise pour nous conter des belles histoires comico-tragiques dans un rock imagé et intense que vous aurez peut-être eu la chance d’entendre au Cabaret Festif! de la relève, ou encore aux Francouvertes. Et si sa musique à la fois juvénile et franche sait charmer les spectateurs, elle se fait aussi revendicatrice, à l’image des Riot grrrls.

La rencontre avec Kathleen Hanna

L’autrice-compositrice-interprète est en secondaire cinq lorsqu’elle fait la découverte de cette frange féministe du punk hardcore qui a émergé au début des années 1990. Elle était tombée sur The Punk Singer, un documentaire sur Kathleen Hanna, figure de proue du mouvement.

Pour faire une histoire courte, cette activiste et musicienne originaire d’Olympia (Washington State) a contribué à développer une sous-culture du punk en réponse à la misogynie et à l’exclusion que vivaient les femmes dans cette sphère musicale. En collaboration avec Tobi Vail, elle a écrit le manifeste qui est à l’origine de l’idéologie Riot grrrl, paru en 1991 dans le deuxième numéro de leur zine: Bikini Kill. Ce magazine allait d’ailleurs bientôt donner son nom à leur groupe punk, qui savait clairement rivaliser avec leurs pendants masculins. 

«Avant, le gros band de filles que je connaissais, c’était les Spice Girls, raconte Mélodie Spear. En voyant Kathleen Hanna hurler sa fougue à la crowd puis réussir à transmettre un message aussi fort par sa présence et son attitude, j’ai vraiment compris le genre d’artiste que je voulais être. [Les membres de Bikini Kill] n’étaient peut-être pas les meilleures instrumentistes (tout comme moi), mais elles avaient du feu au ventre et ca les distinguait du reste. Point final.»

Revendications divergentes

Si les textes de Bikini Kill étaient imprégnés des revendications du féminisme que l’on dit de 3e vague, abordant des sujets tels que le patriarcat, le viol, la sexualité féminine et l’anarchie, la révolte de Mélodie Spear se fait plus discrète: « dans ma musique comme telle, c’est un voile qui plane constamment sur mon écriture, mais contrairement aux Riot grrrls, je ne souhaite pas faire du féminisme LE point de vue de mon écriture. C’est plus un aspect toujours latent. »

Ça n’empêche pas la jeune musicienne d’insister pour jouer uniquement avec des filles, d’essayer de faire des textes non-genrés («Laisse-moi te dire que c’est pas facile dans une langue bourrée de pronom masculins/féminins, haha», ne manque-t-elle pas d’ajouter) ou encore de composer Sorcières, qui rend explicitement hommage aux Riot grrrls. 

Au bûcher, les sorcières.
Au bûcher, les brassières!

Que ce soit par l’esthétique plus punk ou par le refrain plus enfantin de la chanson, Mélodie Spear fait honneur à celles qui avaient su reprendre non seulement toutes les caractéristiques punk (l’esthétique très DIY, le rejet des conventions et la volonté d’être accessible), mais aussi s’approprier l’identité de «fille», un terme qui jusqu’alors avait été utilisé péjorativement envers les femmes. «Dans le fond, explique aussi Spear, elles se sont réapproprié cette époque de leur vie où le rôle de femme, ce rôle qui vient avec bon nombre de stéréotypes et de responsabilités injustes, ne leur avait pas encore été attribué. » Fait intéressant, c’est justement Bikini Kill qui popularisera l’expression «Girl Power», et ce une fois de plus à travers la publication d’un zine portant ce titre. 

De retour à Sorcières: la chanson souligne aussi par la bande les violences faites aux femmes – vous l’aurez deviné – lors des fameuses chasses aux sorcières. «Au début, je voulais écrire quelque chose de beaucoup plus dark [pour le refrain].Quelque chose comme: au bûcher, comme vos mères. Je lisais le livre Sorcières de Mona Chollet, et j’étais tout simplement estomaquée par le génocide de femmes qui a eu lieu à l’époque […]», raconte-t-elle. 

C’est sa soeur, finalement («Allô Marianne»), qui a trouvé la deuxième phrase du refrain. «Je trouvais que [son idée] était plus une célébration des femmes et de leur combats qu’une plainte à l’égard des siècles d’injustices vécues. Pis en plus c’est le fun à dire. »

Un féminisme en évolution

Le fun, on le voit justement déborder de partout lorsque Mélodie Spear joue en compagnie de ses Amazones Juliette Drapeau (guitare), Élizabeth Lavallée (basse) et Marie Fillod (batterie). Une énergie positive qui fait vibrer son féminisme d’une manière réactualisée: « Dans le fond, je pense que la cause féministe, tout comme l’identité des Riot grrrl, a évolué. Là où il fallait auparavant se battre pour être au devant d’une scène ou pour participer à un mosh-pit, on se fait désormais tendre la main (et l’on peut même être celle qui la tend à des messieurs, oui oui) afin de se faire relever. »

Kathleen Hanna elle-même fait à peu près la même remarque dans une entrevue toute récente avec Jenn Pelly de Pitchfork; alors qu’auparavant Bikini Kill devait essuyer insultes et haine avant même d’avoir mis les pieds sur scène une première fois, alors qu’il vivait dans l’insécurité que confère de constantes menaces de mort, le groupe aujourd’hui réformé se dit heureux de pouvoir être accueilli à bras ouverts dans un monde qui, même s’il est loin d’être parfait (la menace au droit à l’avortement ou encore le président Américain le rappelleront), laisse les femmes prendre leur place et s’exprimer.

« Pour moi, être une Riot grrrl, c’est non seulement démontrer qu’on est 100% féministe, mais aussi qu’on défend la cause en étant un exemple des valeurs que l’on prône», conclut ainsi Mélodie Spear, qui est loin du stéréotype de la «féministe agressive» qu’on aura trop souvent attribué à ses idoles de jeunesse. « Je préfère laisser la vision de Marie, Éli, Juliette et moi en train de rocker sur une scène donner tous les arguments féministes qu’il faut », et ainsi montrer, comme Bikini Kill, que oui ça se peut, rocker comme une fille. 

Mélodie Spear – Photo : Jacques Boivin

Les Chroniques musicologiques, c’est la façon de Marie-Ève Fortier d’égayer votre confinement en explorant les liens entre l’histoire (de la musique, de la littérature, etc.) et la scène émergente actuelle au Québec. Mathieu Aubre (CHOQ.ca) collabore à titre de vérificateur officiel des faits, et Madeleine Aubin signe les illustrations. Pour en apprendre plus sur les Riot grrrls, on vous invite écouter l’épisode de Sous le ground qui lui consacre 30 minutes d’explications et 30 minutes de survol musical. Un merci tout spécial à Antoine Bourque, le premier à m’avoir parlé des Riot grrrls. 

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