Le retour d’Hugo Blouin dans les archives de la langue

Hugo Blouin
Charbonneau ou les valeurs à’bonne place volume 2
Multiple Chord Music

Quatre ans après « Charbonneau ou les valeurs à’ bonne place vol 1 », Hugo Blouin est de retour pour nous présenter ses nouvelles trouvailles jazzo-archivistes, une belle brochette de six compositions éclatées prenant racine dans l’univers décalé de la commission Charbonneau.

Je sais pas si vous êtes familiers avec le concept un peu spécial de ce projet, pour les néophytes, je vous explique : Hugo Blouin part d’archives audio tirées de la commission Charbonneau, la fameuse enquête publique ayant eu lieu en octobre et novembre 2011, et s’en sert comme matériel premier pour la composition. On entend donc les vraies archives doublées de mélodies qui suivent souvent l’inflexion de la voix du parleur, ce qui permet de donner cet effet troublant que la personne qui parle chante. La mélodie est ensuite le point de départ d’une pièce jazz dans lequel le texte de l’archive est chanté. Voila la drôle de manière qu’a choisi Hugo Blouin pour composer du jazz. Le premier opus avait été déroutant (dans le bon sens du terme) par la force du concept, qui bouleverse les codes.

Mais comme tous les concepts forts, celui ci est à dépasser un jour, lui seul ne suffirait pas à faire un deuxième album. On serait en droit de se demander ce qu’un deuxième volume apporterait de plus. La question ne se pose heureusement pas longtemps et on comprend très vite qu’Hugo Blouin a su aller plus loin et donner du sang neuf à son idée. Il n’y a donc plus une, mais une multitude de voix dans cet album, qui s’échangent les phrases de manière très ludique. Cette écriture permet à Blouin de s’offrir de nouvelles couleurs, plus variées. On croit déceler une certaine saveur médiévale dans chu pas dieu, lorsque on entendra carrément des cris dans la dernière pièce : bien dans ma peau. Une hilarante envolée autour des deux mots « crimes organisés » dans une Business montre la saisissante maitrise qu’a le compositeur de son outil.

En détournant les phrases les plus absurdes, anodines ou de mauvaise foi de cet épisode qu’est la commission Charbonneau, Hugo Blouin jongle habilement entre drôlerie et profondeur. Une ironie musicale que j’apprécie personnellement beaucoup, et qui n’empêche pas une qualité musicale de haut vol. Le groupe est excellent, on y trouve les musiciens Alex Dodier au saxophone (et à la flûte!), Jonathan Turgeon au piano, Jean-Philippe Godbout à la batterie. On entendra les voix de Kathryn Samman, Julie Hamelin, JP Loignon, AndréAne Robichaud, Sarah Albu, Elizabeth Lima, Gabriel Dharmoo et David Cronkite une belle ribambelle d’excellents chanteurs jazz. Le principal intéressé, Hugo Blouin, est contrebassiste, il nous offre à plusieurs reprises de belles improvisations en mettant son instrument en avant. Un casting élargi qui permet un album riche en couleurs.

On sent Hugo en pleine maitrise de ce qu’il écrit, et on sent la joie qu’ont les musiciens à exécuter ces pièces. À mentionner cet hilarant discours de Gerald Tremblay (il nous dit qu’il n’a pas pu participer à des déjeuners car lui, il ne déjeune pas), détourné à la sauce free-jazz. Je retiendrais aussi Le discours, où on entend ce qui semble être l’ouverture de la commission même, faisant l’objet d’une mise en musique très 1950’s, qui n’est pas sans rappeler Duke Ellington ou Count Basie dans sa rythmique.

Si on dépasse la dimension humoristique du projet, il y’a quelque chose de très fort à mettre ainsi, finalement, la langue québécoise en avant. D’une manière plus profonde, cet album nous montre à quel point la parole elle même est une matière musicale à exploiter, à polir. Comme si la musique était omniprésente autour de nous (ce qui est le cas).

On pense au guitariste René Lussier qui lui aussi avait eu une démarche similaire avec ses «trésors de la langue» en 1990, dans lesquels il reprenait déjà des discours connu de l’histoire du Quebec pour les détourner d’une manière musicale. Une filiation revendiquée puisque ce dernier figure sur cet album à titre d’invité en nous livrant un solo de guitare bruitiste hautement jouissif sur La belle grosse chaine. La boucle est bouclée. Une réussite sur toute la ligne.

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