De Plantasia à Bon Enfant

Illustration : Madeleine Aubin

En ces temps de confinement, peu de choses m’apportent autant de lumière que l’album rafraîchissant de Bon Enfant, avec sa joie de vivre qui veut pousser comme une mauvaise herbe entre les craques du trottoir, en dépit de toutes les pires conditions. 

« Ode aux pissenlits » – Bon Enfant – Bon Enfant

De cet album à l’esthétique très seventies dont on a non seulement fait la critique, mais aussi couvert le lancement à Québec (paraît-tu qu’on les aime?), j’aimerais aujourd’hui explorer avec vous un tout petit détail grandiose: la transition entre Petites batailles et L’hiver à l’année, qui porte le nom d’Ode aux pissenlits

Outre sa fonction de pièce-liaison, cette composition a permis à certains membres du groupe de prendre part au processus de composition de l’album aux côtés de Daphné Brissette (Canailles) et de Guillaume Chiasson (Ponctuation). Leur point de départ: Mother Earth’s Plantasia, album composé par Mort Garson en 1976. «J’ai convoqué Mélissa [Fortin] et Étienne [Côté] à notre local de pratique, raconte Guillaume en parlant de la genèse de la pièce. Mélissa ne connaissait pas le disque alors elle l’a écouté dans son char en allant au local. J’ai setupé un tone de synthé et demandé à Mélissa qu’elle compose une progression d’accords un peu néo-classique dans le genre. Je lui ai donné comme contrainte que la pièce doive commencer en Ré majeur et terminer Do mineur pour créer la liaison. Étienne a ensuite créé une mélodie par dessus à l’aide d’un autre synthé. Ils l’ont ensuite performé live et j’ai capturé ça sur mon 4 pistes cassette. »

C’est tout ce que ça leur a pris – quatre pistes et deux claviers (un Yamaha SK-20 et un Prophet 6 pour les spécialistes) – pour créer Ode aux pissenlits. Ça, et cette inspiration qui prend racine dans un album aussi étrange que beau, conçu spécialement pour les plantes.

Mother Earth’s Plantasia – Mort Garson

Originaire du Nouveau Brunswick, le compositeur de musique électronique qu’est Mort Garson a commencé à bidouiller avec les synthétiseurs dès qu’ils lui ont été présentés par leur inventeur, en 1967. Il a conçu Plantasia près de 10 ans plus tard en collaboration avec Lynn et Joel Rapp, propriétaires d’un petit commerce florissant et hip de plantes d’intérieur qui aurait la réputation d’avoir lancé l’engouement pour ces compagnons verts dont raffolent encore tous les milléniaux ou presque. À l’époque, chez Mother Earth, on te remettait l’album avec tout achat végétal. Pour des raisons obscures, l’album a aussi été distribué pendant un temps à l’achat de matelas Simmons dans les boutiques Sears. C’était les deux seuls moyens de mettre la main dessus. Heureusement, l’album a été redécouvert et largement partagé depuis, ce qui a entre autres permis au compositeur Koji Kondo de s’inspirer du Concerto For Philodendron & Pothos afin de composer Zelda’s Lullaby pour la célèbre trame sonore du jeu Legend of Zelda: Ocarina of Time.

Tout comme pour certains des albums précédents de Garson, dédiés entre autres choses aux sciences occultes et aux signes du zodiaque, Mother Earth’s Plantasia crée une atmosphère entièrement électronique adaptée à un contexte précis, i.e. la croissance des plantes. Les pièces ont un côté méditatif typique des pièces instrumentales de synthétiseur des années 70, telles que nous les décrit Guillaume Chiasson, selon qui «pour Plantasia en particulier, les compositions sont extraordinairement bien écrites et le travail des timbres de synthé est particulièrement impressionnant et tasty ».

« J’aime que la musique raconte une histoire et soit en quelque sorte audacieuse dans les arrangements. Plantasia m’inspire de ce côté là: c’est original et audacieux, même avec 44 ans de recul », explique le guitariste qui s’est aussi occupé de mixer Ode aux pissenlits dans son Studio Frisou. Sur l’album éponyme de Bon Enfant, justement, on retrouve aussi cette histoire qui se raconte d’elle-même, au fil des chansons: « [C’est] un voyage auditif en quelque sorte. Dans les paroles il y’a une genre de trame narrative sur l’album, même si c’est pas forcément voulu comme tel à priori… Mais en examinant comme il faut, c’est là: y’a un début, une fin et de l’adversité entre les deux. »

Les Chroniques musicologiques, c’est la façon de Marie-Ève Fortier d’égayer votre confinement en explorant les liens entre l’histoire (de la musique, de la littérature, etc.) et la scène émergente actuelle au Québec. Mathieu Aubre (CHOQ.ca) collabore à titre de vérificateur officiel des faits, et Madeleine Aubin signe les illustrations. Un merci tout spécial à Simon Kearney, le premier à m’avoir parlé de Plantasia

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