Le tarot de l’Horizon avec Mon Doux Saigneur

Photo : Jacques Boivin

« Fait que là je pige? » de me demander Emerik St-Cyr Labbé, entre deux bouchées de sandwich prosciutto aux 2 pestos. Devant lui s’étalent les arcanes majeurs du tarot de Marseille et les règles sont simples: une carte, une toune. Au total, douze paires pour permettre à l’auteur-compositeur-interprète de mettre en lumière d’autres facettes de Horizon, le dernier album de Mon Doux Saigneur (dont on a fait la critique tout récemment). 

La Mort dans Content

Photo : Jacques Boivin

Première pige, et la réponse est catégorique: « Ben ça c’est Content. Content, c’est la chanson qui parle de mon père. C’est juste la force des choses. Cette carte-là va avec cette toune-là c’est sûr », commence-t-il. 

L’esthétique épurée de la pièce, jouée par Emerik à la guitare sèche, semble refléter l’intention de l’auteur: « C’est comme une façon douce de raconter un épisode lourd, pis je voulais y accorder une importance particulière. C’est pour ça qu’on l’a mise à la fin de l’album. Ya comme vraiment aucun mot de trop là-dedans, et je me suis fait un devoir de vraiment penser à chaque syllabe, chaque virgule. C’est pour ça que c’est assez terminal, assez premier degré… comme la mort, c’est sec! »

L’Impératrice dans Mythologie

Photo : Jacques Boivin

«L’Impératrice. Je vois un peu l’Impératrice comme une muse, je ne sais pas pourquoi, raconte l’auteur-compositeur-interprète. J’trouve que ça évoque la confiance et la certitude. Une espèce de savoir, de sagesse, définitivement dans le contrôle. Ça a l’air cool, chiller avec l’Impératrice.»

Après quelques secondes de réflexion et quelques bouchées, Emerik choisit d’associer cette muse à Mythologie, l’une des premières pièces de l’album à avoir été dévoilées. Pourquoi? Selon le principal concerné, la chanson relate « une discussion entre deux personnes dans un party un peu fou, qui s’imaginent une vie parfaite sans le côté sombre de la fête ». Et l’Impératrice, ce serait « l’acolyte du personnage de la chanson – disons moi – qui me demande: “on va tu faire notre party à nous ailleurs, en dehors de la tornade?” » 

Au final, «Mythologie, ça parle du surnaturel dans la vie, ajoute-t-il: le fait d’être émerveillé par des petites choses… et un petit peu dépassés aussi parfois. » Sages paroles, que l’artiste conclut en se disant: « En tout cas, je serais down de dater une Impératrice! »

Le Diable dans Patience

Photo : Jacques Boivin

Effet de surprise alors que se dévoile la carte biscornue: «Hmm le Diable!»

« Il n’y en a pas beaucoup, des chansons qui fitteraient avec le Diable, c’est drôle… Pas dans cet album-là on dirait! », avait conclu le chanteur, qui a malgré tout attribué cette carte à Patience, une ballade ensoleillée et dansante. Où se trouve donc le Diable là-dedans? 

« Patience, ça parle de se contenir par rapport à tout échapper pis avouer ses faiblesses ou son faible… Et le Diable, c’est un peu comme l’ennemi: le fait de ne pas être capable d’attendre, mais aussi le fait de noyer ses angoisses.» 

Peut-être par souci d’équilibre, Emerik souligne ensuite avec nuance l’utilité du Diable: « Parfois, tu rencontres le Diable quand tu vas voir l’Impératrice. Tu prends un coup pis tu te dégênes pour essayer d’être à la hauteur. Tu veux briser la glace…. Ben dans ce temps-là, ça prend l’aide du Diable un peu», avoue-t-il.

La Roue de Fortune dans Aller

«Ça, c’est Aller.»

Photo : Jacques Boivin

[…]

t’as eu le tour, t’as eu le droit
t’as eu le courage, t’as eu le choix

[…]

t’es allé haut, t’es allé bas
t’es allé loin, t’es allé de l’autre bord

[…]

« Ce sont les cycles de la vie. […] Les montagnes-russes des émotions au travers desquelles tu peux passer dans une année, les hivers québécois, la bipolarité de mon père…Ça me fait vraiment penser à cette toune-là. » Aller, c’est justement le sermon que se fait le chanteur à lui-même en vue de «garder le focus sur les bonnes affaires» à travers toutes ces vicissitudes. 

«C’est un peu comme si mon grand-père me parlait, ajoute-t-il. J’ai l’impression que c’est une parole venue de quelqu’un qui veille sur toi. Je me voyais en train de parler à moi quand je l’échappe, ou à mes amis quand ils l’échappent. Et la roue, c’est lefun, parce que ça évoque le mouvement et que la toune s’appelle Aller, » conclue-t-il. 

L’Hermite dans Maudit

Photo : Jacques Boivin

« L’Hermite! Ah, ça fitte avec une prochaine toune, une nouvelle! », s’exclame d’abord Emerik. Mais il se reprend et, n’en dévoilant pas plus, il décide de continuer l’exercice pour l’univers d’Horizon. « Ça pourrait être Maudit. Ça parle de retrouver le plaisir de jouer, pis de pas avoir besoin des réseaux sociaux… Un peu comme quand t’es jeune pis que tu joues dans ta tête. »

En associant cette chanson à l’Hermite, le chanteur sous-entend aussi que la solitude peut être un moyen d’évasion, de retrouver l’enfant en soi. « Qu’est-ce que tu fais quand t’es tout seul? Être hermite ou être seul, c’est tu nécessairement triste? Je ne pense pas », explique-t-il. Ce qui gruge le plus souvent la beauté des moments de solitude, ce serait plutôt l’utilisation démesurée des réseaux sociaux: « T’es tiraillé par tout ça parce que t’es pas en contrôle…Finalement tu deviens comme accro à la sensation d’être impuissant. Chaque fois tu tombes dans le panneau, tu t’éloignes encore plus de tout ce qui t’entoures…T’oublies que t’as des plantes, de les arroser. T’oublies que t’as des livres que t’as jamais lus. On dirait que t’as pas le temps, mais tu devrais le prendre, tsé. »

L’Hermite, lui, prend ce temps-là et il semble justement savourer sa solitude dans les yeux de l’auteur-compositeur-interprète: « Il est pas dans une cabane; il est clairement dans le bois en train de marcher avec sa lanterne… Ça a quand même l’air amusant. Il a l’air un peu mushé tsé, il s’aventure! » Pour lui, c’est donc « le personnage un peu enfantin dans Maudit qui retrouve le plaisir de simplement gambader… » 

Les Amoureux dans Hook II

Photo : Jacques Boivin

Petit nom pour une grosse toune, Hook II serait « la grande déclaration d’après toutes les péripéties, d’après tous les cycles de la vie, nous explique Emerik. C’est comme un moment de repos où tu te retrouves dans quelqu’un. »

S’interrompant un instant pour mieux regarder la carte, l’auteur se permet une analyse personnelle (non sans quelques fous-rires): «Ben là, ils sont trois sur la photo… c’est quand même intéressant! Même quatre si tu comptes le petit chérubin! Mais lui, il est juste là pour verser son petit sérum pour influencer les autres à… à coucher ensemble I guess!  Peu importe, ce qu’ils veulent! Deux des trois autres personnages ont l’air ben proches, l’autre a l’air de vouloir se joindre à eux… pis il est déjà tout nu! » Fascinant, n’est-ce pas, le tarot de Marseille? 

De retour à Hook II, le chanteur et guitariste redevient sérieux: «[Cette pièce-là] fait un peu réponse à Tempérance, où on n’est pas encore rendus là, et puis on arrive à: “finalement, je suis vraiment bien”. C’est comme un point de départ et un point d’arrivée en même temps. C’est un moment charnière, la fin d’une quête des fois un peu périlleuse. J’ai jamais été vieux encore ben ben, mais j’ai l’impression que c’est un feeling qui va durer toute une vie…Ça peut influencer toute tes décisions finalement, tsé, si tu fais tes choix par amour. »

L’Empereur dans L’eau

Photo : Jacques Boivin

« L’Empereur. Oh! L’autre bord! » Miroir de l’impératrice, visiblement perçu comme un être en entéléchie, Emerik se voit dans l’Empereur lorsqu’il chante L’eau: «Quand je m’écoute [sur L’eau], je m’entends plein de fougue. C’est comme une énergie nouvelle pour moi, une reprise de contrôle de pu envie de niaiser… Ça fait sérieux, mais ça me donne l’envie d’avancer et de ne pas m’en faire avec les choses qui ne me sont pas rattachées… »

C’est le feeling d’être un peu intouchable qu’elle dégage, cette chanson-là. D’être « celui qui prend la décision de faire des choix pour soi », qui dompte « la tornade de l’amour (j’allais dire “conjugale”, mais c’est un peu laid!) ». C’est donc ça, L’eau. Et Emerik d’ajouter: «Et l’Empereur, pour moi, ça évoque aussi Mon Doux Saigneur, le jeu de mots…Ça me fait penser à où je me vois quand je fais de la musique. »

Le Monde dans Casa Losodeli

Photo : Jacques Boivin

« Le Monde. Ah ça, ça serait la petite instrumentale à la fin. La petite toune que j’ai enregistrée avec mon cell au Mexique. Je n’avais pas amené de guit, pis quand j’en ai trouvé une, j’ai buzzé dessus pendant au moins une demie heure à jouer le plus possible. N’importe quoi, juste bouger mes doigts tsé, et je me sentais full inspiré simplement d’être là-bas… »

« Deux jours avant, j’étais à Montréal et je n’aurais jamais eu ces idées-là. C’était juste… le fait d’être en maillot, j’imagine! La guitare n’était même pas accordée, mais c’était le plus beau son que je n’aurais pas pu entendre, avec les oiseaux et tout. Justement, il y a des oiseaux aussi, sur la carte. On se sent légers: la dame nue qui vole, les animaux autour… On se sent bien entourés de la nature, c’est cool. Ça serait donc la petite toune instru à la fin, ouais. Le Monde.»

La Lune dans Traîne-Marie

Photo : Jacques Boivin

Juste avant d’arriver à Hook II, sur l’album, on passe par Traîne-Marie: «Traîne-Marie, c’est comme l’état entre être complètement indépendant et être un peu en amour. T’as envie de convaincre l’autre de te suivre pour aller à la belle étoile, tu lui dis “ah, come on, ça va être lefun!”, mais en même temps tu sens que c’est un peu too much. Tu pousses ta luck, tu veux laisser savoir à l’autre que t’es [intéressé]…Tu romances trop, mais si tu pouvais aller voir la Lune, tu irais, avec cette toune-là. »

Dans les paroles de la chanson, Emerik explique aussi qu’il lance des fleurs à celle à qui il s’adresse: « Tout a l’air tellement simple quand t’es toi. Tu fais tellement bien les choses, t’as même pas besoin de moi, t’as même pas besoin de personne… t’es comme La Lune, qui arrive quand ça lui tente, la grosseur pis la couleur que ça lui tente, pis on est tout le temps émerveillés et on peut te regarder, tandis que le soleil, lui, on ne peut pas vraiment. » C’est donc là qu’on retrouve la Lune dans Traîne-Marie: on l’admire autant dans le ciel que chez l’autre. 

Le Chariot dans Awaye

Photo : Jacques Boivin

Mise en scène: « T’es dans la carriole – tsé comme dans The Hateful Eight, tu fais ton pèlerinage pis t’as juste à dire: “Awaye, awaye!” » C’est l’image qu’évoque cette drôle de carte à l’auteur-compositeur-interprète, qui se permet ensuite une analyse comparative entre l’arcane majeur et sa chanson la plus instrumentale du disque après Casa Losodeli:

« Ils sont dans un chariot (NDLR: oui oui!). La perspective est drôle, mais on dirait vraiment que ça vient vers toi. C’est un chariot qui avance. Un chariot, ça parle pas (NDLR: non non!), pis il n’y a pas tant de paroles dans la toune. » Ce sont les autres musiciens de Mon Doux Saigneur qui se laissent aller dans Awaye: « on pourrait dire les cinq roues, ou les cinq chevaux! Pis lui, dit-il en pointant le conducteur, c’est le gars fatiguant qui dit “Awaye” tout le long! » Fait intéressant, Emerik semble se compter autant parmi les chevaux que parmi les conducteurs. C’est qu’il joue quand même de la guitare électrique, sur Awaye!

Le Soleil dans Horizon

Photo : Jacques Boivin

Est-ce qu’il en manque? On a failli oublier Horizon! Le Soleil nous ramène à l’ordre. 

Sur Horizon, avec l’harmonica, «on se sent un peu dans le désert», relate St-Cyr Labbé. Aux States, en Afrique ou ailleurs… C’est une chanson intimement reliée au Soleil, notamment par le biais du tournage de son vidéoclip, nous raconte-t-il: « On a beaucoup joué avec le soleil pour le clip. Les images qu’on a choisi d’associer à la chanson étaient toutes calculées pour être prises vers 4h du matin, au lever du soleil, ou encore vers 6h, au coucher du soleil. C’était vraiment ça notre game, notre quête de clip… c’était le soleil! Tout le long, pendant 10 jours. 

En plein milieu de l’album, comme à midi entre les autres pistes, Horizon fait aussi office de Soleil parce que c’est celle qui rayonne: «C’est celle qui a fait le plus de chemin à date. Ça risque d’être la chanson que les gens chantent [en spectacle], vu qu’on l’a sortie un peu d’avance. Comme le Soleil qui était là au début des temps, quand il n’y avait pas trop d’humains. Tout le monde le voyait, c’était le point de repère.»

«J’ai tu toute dit?» Et c’est ainsi que s’est (presque) conclu notre entretien tarot avec Emerik St-Cyr Labbé, de Mon Doux Saigneur.  

Pourquoi le tarot? 

Photo : Jacques Boivin

Quelques instants plus tôt: « Mais là, faut que je pogne Tempérance pour Tempérance! ». Première pige: « Ah, l’Étoile… ben là, on peut tu prendre une autre carte pour Tempérance que Tempérance? »

Tempérance, la première chanson de l’album, et qui a réellement été inspirée d’un bout du jeu de tarot de Jodorowsky: « Dans [la description], quand t’arrivais à la fin, ça disait: “Je suis…  ” – pis c’était comme si la Tempérance parlait, personnifiée. Pis à un moment donné ça disait: “…dans mon ange il y a un démon”. J’ai juste pris cette phrase-là et j’ai continué avec. »

Finalement, c’est le Mat qu’on a pigé. Le fou, en d’autres mots. « Ah ben, de se résigner Emerik. Ça pourrait être le personnage un peu mêlé de Tempérance. Il donne aussi le ton à l’espèce de thématique “Je – Tu” qui est là pas mal tout au long de l’album. » 

Plus un génie qu’un fou, ce «Je» là va présenter Horizon avec son groupe à Québec le 5 mars prochain au D’Auteuil. «D’ailleurs, sur le stage, au lancement, on veut avoir une grosse sphère en arrière en guise de soleil. » On a hâte de voir ça.

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