Anatole
Testament
(Duprince)

Lecteurs, lectrices, l’heure est grave. Anatole, qui fut longtemps le prophète autoproclamé de la Nouvelle L.-A., lance aujourd’hui une bombe sur nos idéaux : dans un opus dignement intitulé Testament, la diva nous avoue sa vanité. Pas d’espoir pour nos cœurs damnés, pas de sens à toutes ses fabulations. Or, fidèle à son audace toujours réitérée, Anatole nous pousse aussi au-delà du seuil du message, vers le monde de l’indicible. Et il parvient à nous accrocher. Tels d’ivres Sisyphes, nous le suivons inéluctablement jusqu’au bout de ce délire insensé. Étude du portrait audio du mystère de notre chute.

Paradoxalement, tandis que les titres de Testament assument l’absence de message, ils gravitent tous autour de cette absurdité, « comme les pétales d’une rose, amoureusement repliés sur le vide en leur centre ». Et comme le dirait Christian Bobin, « cette révélation de l’abîme la parfait, lui donnant l’amertume d’un parfum noir qui imprégnera jusqu’au dernier de ses jours ». En d’autres mots, ainsi la vanité et la perte de sens deviennent-elles les thèmes centraux de cet opus.

Suivant cette théorie, l’Exode sert d’ouverture. Elle semble représenter l’ardu parcours initiatique du faux prophète vers l’aboutissement de sa non-révélation. Donna la folle, avec la force d’un coup de poing, fait dès lors retentir un premier écho de la vérité du vide. Testament nous invite ensuite à « éviscérer le culte » et à plutôt « ramper devant les forces occultes ». De l’énergie désespérée de Pluton à la sombre lenteur de La Nausée, c’est la mort d’Anatole comme nous l’avions connu, ses fidèles devant maintenant se fier à un guide beaucoup plus viscéral. Les choses sont définitivement mises au clair dans Aveux, où Anatole dément ses promesses.

Or, sur À sept pas du ciel, d’autres promesses semblent se dessiner dans le charme délirant du plaisir brut. Le message est désormais chose du passé. Alors qu’on le voyait comme un canal vers une vérité plus grande, on réalise qu’il faisait plutôt office d’entrave. Sans la barrière du message, nous voilà pris corps à corps avec le monde et son mystère. C’est un Anatole maintenant fort, renouvelé, qui s’élève sur Charognards. La lucidité fait finalement poindre, sur Isaac, un fond de mélancolie qui ne la rend que plus délicieuse. On reste sur notre faim, avec l’envie de refaire un tour sur ce manège qui tourne à vide, mais qui est pourtant si attrayant.

La musique qui accompagne ce périple – qui, en fait, prend sur ses épaules une part des obligations du défunt message – se distingue elle aussi par son étrange unité. Les pièces rapides et énergiques (Donna la folle, Pluton, Charognards) sont intercalées entre des titres plus suaves ou planants (La Nausée, À sept pas du ciel, Isaac) avec finesse et souci de l’équilibre. Le style, assez unique, navigue entre un disco teinté de new wave à la Lipps Inc. et une musique soul interstellaire à la Bowie où les lignes mélodiques inimitables d’Alexandre Martel trouvent un terreau fertile pour s’envoler. Le tout, qui met aussi de l’avant les potentialités des synthétiseurs vintage, nous plonge dans un monde digne des films de Stanley Kubrick.

La comparaison avec le cinéma était inévitable, puisque Testament dépasse le simple cadre musical. Déjà, dans cet ensemble de paroles, d’harmonies et de rythmes, on peut anticiper la qualité scénique de l’Anatole du futur. Car si ce dernier a évacué le message, on s’en doute, c’est pour laisser la belle part à sa bête intérieure, qui a la scène pour maison.