Alaclair Ensemble
Le sens des paroles
(Disques 7e Ciel)

Avec leur tout nouveau disque encore champ gauche à souhait, on a parfois l’impression que les gars d’Alaclair Ensemble sentent le besoin de se justifier tout en insistant que c’est pour nous, pas pour eux, qu’ils le font. Les critiques fusent de toutes parts alors que le groupe atteint un plus large public qui n’était pas nécessairement prêt pour la dégelée qu’il allait se faire servir. « Front sur moi tu risques de te rendre sénile » semble s’appliquer à tout le groupe à mesure qu’il se fait connaître, no stress si t’aimes pas ça, mais viens pas diss, comme on dit. L’ouverture d’esprit est encore une fois la clé. Le conservatisme est un réflexe typique du mélomane. Y a un backfire effect parce que tu catch pas. Pis si tu catch pas, tu penses qu’il n’y a rien à catcher. Ils remettent en question un paquet de manières de faire et de styles juste de par l’exemple que leur existence procure. C’est normal que la vieille garde panique un peu; dans les bureaux comme sur les scènes, déjà on ne compte plus les conquis. Si la démarche du groupe est incomparable, peut-être même à l’échelle planétaire, c’est aussi que le niveau de qualité est loin d’être laissé au hasard. C’est extrêmement soigné, chaque fois de mieux en mieux ficelé, même si on sent qu’à certaines étapes du processus créatif, l’improvisation a dû avoir la part belle, la spontanéité ayant encore une fois pu être cristallisée.

Peu de groupes sont en évolution constante, avec des albums qui chaque fois deviennent le meilleur du groupe, non sans une certaine période d’hésitation, ce qui est relativement bon signe pour la durabilité de l’appréciation (du bonbon, ça fond vite). Complètement décomplexés et assumés, les membres d’Alaclair Ensemble ont des forces complémentaires et une complicité toujours plus vive, dont témoigne le résultat chaque fois plus empreint de cohésion et de précision. Une œuvre riche qui coule de flot, comme du bon sirop pas trop clair en fontaine. Dans ce cas-ci, ils flirtent encore avec le rap américanisé, une mouvance amorcée même avant qu’ils ne rejoignent les rangs de L’étiquette rap (avec un grand l apostrophe) au Québec, les Disques 7ième Ciel. Le degré de sérieux qui vient avec leur nouvelle attitude semble augmenter à chaque étape de leur institutionnalisation, terme par lequel j’entends leur degré de proximité avec une industrie culturelle dont ils se sont pourtant tenus farouchement éloignés durant leurs premières années d’activité, défendant plutôt l’indépendance totale et la gratuité des œuvres en format numérique.

Le résultat n’est pas forcément plus commercial malgré sa commercialisation, la saveur pop ayant de toute façon toujours fait partie de la démarche artistique de la troupe. Il emprunte néanmoins plus fréquemment à ce qui semble considéré normal en cette époque précise. Il est donc un peu plus nourri par les tendances du moment, mais il a un rictus bien caractéristique au groupe et une irrévérence imaginative qui ne se trouve jamais très loin derrière le masque de sa normalité. L’humour est d’ailleurs en filigrane tout au long de l’album, quand il n’est pas directement à l’avant-plan, ce qui n’empêche pas le tout d’être très sérieux en même temps. Avec à la fois plus d’humilité et plus de vantardise, ils avancent dans une certaine mesure dans toutes les directions à la fois, comme s’ils arrivaient de partout. C’est peut-être pour ça, avec des influences tellement diverses, que la plupart des analystes ne s’y retrouveraient pas. Des références à l’argent truffent l’album, mais on y propose aussi de cueillir plein d’autres formes de richesses, de s’abreuver de tradition et de modernité, de faire le ménage, d’ouvrir les bras, les oreilles et les yeux jusqu’à y faire entrer de nouvelles couleurs sans que par la bouche ne nous sortent de vieilles couleuvres. À la fois plus de gentillesse et plus de méchanceté se retrouvent un peu partout dans les textes, le niveau d’enchevêtrement de leurs références augmente encore d’un cran et tout se passe très vite, au point où il est facile d’en laisser passer une pléthore, même après quelques écoutes. Des références à eux-mêmes et à l’univers qu’ils se sont créés, comme toujours, mais aussi des flips, des doubles sens, des commentaires sociaux, des inquiétudes, des coups de gueules, des conseils spirituels pour le monde extérieur. Du positif, se concentrer sur soi, oublier ses ennemis imaginaires, se retrouver en famille pis oublier les autres, travailler fort, entraîner les foules, revenir à la nature, s’ouvrir l’esprit et les chakras, respecter la nature, devenir mature, rester calme, aller à Paris, profiter de la vie pendant que ça dure, appeler Info-Suicide si ça feel pas, en donner plus si tu trouves que t’en reçois pas, regarde autour tout est déjà là, la non-violence, l’écologie, la légalisation de la marijuana, Lightbound PM, et cetera. La vie est fabuleuse quand on sait d’où on vient, où on va et pourquoi on le fait. Un paquet de conseils psychoéducatifs nourrissent donc encore la féconde galette, mais ça, on s’en doutait, parce qu’Alaclair, c’est comme Wu-Tang, c’est pour les enfants. Qui d’autre éduquerait du même souffle avec autant d’aplomb et d’ouverture les jeunes de la rue et les vieux dans les salons?

Ce travail d’éducation se prolonge dans le rapprochement susmentionné avec le rap un peu plus normal, et le premier extrait dévoilé il y a quelques semaines réunissait déjà avec brio les deux solitudes du rap queb grâce à une collaboration avec un des porte-étendards de l’autre camp, c’est-à-dire Souldia, l’un des plus talentueux qui soit sorti du côté sombre du rap. Il y a fort à parier que cette pièce sera la préférée d’Alaclair pour les fans de Souldia, et la préférée de Souldia pour les fans d’Alaclair. À la fois un traité de paix et une déclaration de guerre, le plus gros avantage de la pièce est que les artistes semblent s’être rejoints parfaitement au milieu, en plus de procurer à la scène hip-hop une bonne raison d’unir ses forces plutôt que de se diviser, à l’heure où la culture mainstream commence à admettre que le hip-hop puisse être autre chose qu’un délire passager d’adolescents en manque d’attention. Les paroles de l’extrait FLX réfèrent d’ailleurs à l’industrie que les pichassons semblent s’être donnés pour mission de dérider. Les minces flirtent avec le gros et pondent un autre hit viral qui vise creux creux dans ta tête et vient s’y loger. L’autre hit viral de l’album, La Famille, est d’ailleurs un des morceaux de l’album ayant également été dévoilé d’avance, entre autres dans le cadre de la performance du groupe au Grand Rassemblement solidaire du 14 septembre dernier.

Une autre preuve du rapprochement avec les modes et tendances artistiques actuelles du milieu hip-hop, leur usage de plus en plus fréquent d’autotune d’une manière conventionnelle, alors qu’ils y avaient recours plus rarement et de manière plus inédite auparavant, allant même jusqu’à passer des instruments dans le tordeur de l’automatisation des tonalités. Cet aspect de leur art devient de moins en moins éclaté alors que paradoxalement, tout le reste croît en complexité. On trouve un peu moins de vers d’oreille ici, il semble d’ailleurs y en avoir de moins en moins avec les plus récentes parutions, ce qui n’empêche pas l’album d’être délicieux d’un couvert à l’autre et d’abriter des pépites hallucinantes. On trouve de très beaux exemples confirmant que le rap avec échantillonnage un peu old-school a encore le potentiel de produire des bijoux. Le plaisir croît avec l’usage, l’apprentissage et l’apprivoisement de leur univers étant comme toujours la clé, tandis qu’on peut percevoir un réflexe de rendre plus hermétiques les créations pourtant dorénavant destinées à un plus large public. Parlant d’être destiné à un plus large public, leur arme de destruction massive, Claude « Claude Bégin » Bégin est utilisée avec parcimonie ici, moins fréquemment qu’auparavant, même s’il est toujours configurateur lorsqu’il est présent. On le sent quand même un peu plus présent que sur Frères cueilleurs et on apprend aussi sur LSDP que ses passages télévisuels dans le bas et sa renommée au sein de la mère patrie suffisent à ce que les euros et les dollars bougent tous seuls dans leur compte comme dans une game de Ouija, permettant aux viennoiseries de se loger dans leurs oesophages et aux coquillages d’aboutir sur le rivage. Ce nouveau dosage n’est peut-être pas étranger au rapprochement avec l’univers rap traditionnel, alors que le groupe semble avoir fait le pari d’attirer de part et d’autre des nouveaux fans avec une légère translation qui devrait ne pas aliéner trop ceux de la première heure. La redéfinition de leur spectre esthétique n’est par ailleurs probablement pas étrangère aux visées outremer de ces matelots-capitaines bas-canadiens. Maybe Watson semble mettre des efforts supplémentaires pour rejoindre son public, avec des accents typiques parfois détournés avec brio.

La première pièce de l’album est déjà une sorte de déclaration de guerre et une mise au point, un C.V. et un entretien d’embauche, le tout s’étalant sur près de sept minutes avec trois pages et demie de texte. On comprend tranquillement qu’on n’était peut-être pas prêt pour cette petite révolution. Pastiches de culture pop, de comptines pour enfants ou de chants révolutionnaires font maintenant partie de leur arsenal, tout comme le fait d’avoir un invité de marque provenant d’un peu plus loin que du giron familial, Souldia, alors que les deux femmes invitées sur le dernier morceau font carrément partie de la famille. La chose qui compte, c’est que la sauce brisassée ben raide enrobe cette diète protéinée sous forme de fricassée, où tout ce qui a fait le succès du groupe revient d’une manière ou d’une autre, avec un raffinement des arômes de plus en plus évident. Tout le monde devra y trouver son compte, c’est assez clair. À ta place, je ne passerais pas en dessous de la table, j’adopterais le régime minceur puis j’embarquerais dans l’arène de la rue au lieu d’essayer de traîner les boys dans la boue. Et si t’en doutes, big, dis-toi que même la reine est déjà dans le coup. L’élite est rendue street.