Entrevue avec Xela Edna – Féminisme et rap québécois

Xela Edna
Crédit : Hamza Abouelouafaa

Le 27 octobre dernier, l’artiste montréalaise Xela Edna a lancé une discussion sur Instagram en réaction à des paroles dites au podcast Rapsodie. Dans l’épisode, on y entendait l’animateur discuter du rappeur Rowjay et qualifier sa chanson Onlyfans de « banger féministe ».

Dans sa lignée de stories, Xela soulevait plusieurs questions. Parmi celles-ci, on pouvait lire : « Est-ce que puisqu’il y a une ou deux lines qui supportent les femmes dans la chanson, ça en fait un banger féministe ? Est-ce que l’utilisation constante du mot « bitch » par un homme, c’est féministe ? ». Ces questions l’ont amenée à aborder plusieurs sujets, tel que le manque de représentativité en musique et l’importance d’inclure les femmes dans ce genre de discussions. Nous nous sommes entretenus avec Xela Edna pour développer sur ce qu’elle a soulevé dernièrement et pour parler du milieu du rap québécois, qui est majoritairement blanc et masculin.

Dans l’une de tes stories, tu disais : « Je comprends totalement le point d’avoir un personnage artistique qui peut différer de ta personne, j’en ai moi-même un ». Que penses-tu des personnages artistiques que l’on pourrait qualifier de misogynes ?  

Je pense qu’un personnage, c’est une extrêmement belle facette de l’artiste, le droit de se laisser aller complètement et de laisser place à nos alter égos. Mais si cet « ego » heurte qui que ce soit dans ses propos, personnellement, ça me rend mal à l’aise. Selon moi, un personnage artistique, ça reste la même personne, mais exagérée sur certains aspects. Alors, s’il y a des propos misogynes qui ressortent, il faut se poser la question : Est-ce que j’ai des choses à travailler sur ma personne et sur mon art ? Mon but n’est pas de censurer les artistes. Mais je ne comprends pas cette mode du rappeur « tough », irrespectueux envers les femmes. Pourquoi est-ce mis sur un piédestal ? C’est complètement ridicule. Il faut commencer quelque part pour briser ces attitudes misogynes artistiques. Parce que réellement, ce n’est qu’un reflet de leurs vraies personnes. Il faut arrêter de glorifier ça. Peu importe si on m’assure que ce gars n’est « pas comme ça dans la vraie vie » qu’il est un « nounours », etc. À un moment donné, il faut « step up la game » pis je pense qu’il est grand temps que ça arrive. Surtout que le rap commence de plus en plus à prendre sa place au Québec.

Depuis que tu as lancé cette discussion sur Instagram, as-tu reçu des réponses ?

Oui, j’ai reçu énormément de réponses, majoritairement de femmes qui avaient le même inconfort que moi par rapport à cette situation et qui s’ajoutaient à la conversation. C’était extrêmement pertinent. De plus, Kirouac et Mantisse, des collègues musiciens à moi, ont aussi abordé le sujet. Malheureusement, j’ai l’impression qu’on a encore besoin d’alliés hommes pour être prises au sérieux par les hommes en tant que femmes, sur des « issues » qui nous concernent directement. Mais je les remercie d’avoir fait entendre leur voix. En général, je pense que c’est important d’amener les femmes à discuter de féminisme, et non deux hommes (comme dans l’entrevue qui a parti toute cette discussion sur Instagram) parce que notre expérience est différente.

Qu’est-ce que tu conseillerais au milieu du rap québécois pour améliorer sa diversité et son inclusivité ?

Il manque extrêmement de femmes. On n’est toujours pas prises au sérieux. Il manque aussi beaucoup de couleur dans le milieu rap au Québec. C’est bien beau que le rap commence à être plus « out there », mais ça me rend mal à l’aise que les rappeurs qui font carrière au Québec sont majoritairement blancs, (Fouki, Loud, Koriass) quand à la base, c’est un style musical, comme bien d’autres d’ailleurs, emprunté aux gens de couleurs. Le Québec a beaucoup de progrès à faire. Et il faut faire les changements pour vrai et non pour simplement bien paraître.

Quels moyens faut-il prendre pour faire place aux femmes dans le rap : user de discrimination positive? En parler plus pour les mettre en valeur? Les traiter comme tout autre artiste du milieu?  

Je crois qu’on doit juste nous traiter comme tout autre artiste. Avoir les mêmes opportunités. Je trouve ça aussi intéressant que certaines femmes se réapproprient certains termes à la base dégradants envers les femmes et leur donnent une toute autre définition. Je crois que les femmes ne doivent pas se gêner. On doit reprendre contrôle. Il faut plus de chansons comme « WAP » de Cardi B et Megan DeStallion, par exemple. Des femmes qui se foutent de l’opinion des autres et qui parlent de sujets intéressants comme le plaisir sexuel féminin. Les femmes ont leur place dans le rap. Le rap est plus intéressant, selon moi, avec des hommes et des femmes issus de réalités différentes.

Selon ton expérience, as-tu ressenti certaines difficultés en entrant dans le milieu musical et le milieu du rap ?

Oui. Il y a beaucoup de tapes dans le dos et d’opportunités entre hommes. Beaucoup de labels n’ont que des hommes comme artistes. En tant que femmes, on est constamment jugées sur notre image, souvent avant notre musique. On se fait dire qu’on ne perce pas parce que ce n’est pas notre priorité, que notre priorité c’est d’avoir un copain et une famille. On n’est pas considérées comme rappeuses, parce qu’on chante en plus de rapper. Le milieu est encore plein de misogynie, autant dans les paroles d’artistes que dans leur façon de traiter les femmes dans l’industrie. Les gens croient qu’on n’écrit pas nos propres chansons. On est vues comme énervantes et « self-centered » si on met notre pied à terre pour parler de l’enjeu du féminisme dans l’industrie de la musique. On se fait demander de ne faire que des « back vocals » pour une collaboration, quand on peut faire des verses. Si les femmes ont de la reconnaissance et du succès, on va souvent justifier que c’est à cause des hommes autour d’elles. J’ai entendu quelqu’un dans mon entourage dire récemment, en parlant de moi et du producteur avec qui je travaille le plus souvent, Eius Echo, disant « Il y un homme derrière chaque grande femme. » Ouf, il y a aussi une femme derrière chaque grand et petit homme. On se pousse mutuellement. On est indépendants et dépendants à la fois l’un de l’autre.  Le succès de la femme est souvent vu comme moins valide ou dans l’ombre. Mais la réalité, c’est que le milieu de la musique est très sociable ET encore très masculin. On côtoie beaucoup de gens et donc beaucoup d’hommes. Pourquoi cette illusion qu’il n’y a pas beaucoup de femmes ? On a juste eu moins de soutien. La preuve c’est qu’aux États et en Europe, il y a nettement plus de femmes rappeuses parce qu’elles ont commencées à recevoir du soutien et des opportunités. Le talent est là. C’est encore une question d’inégalités.

PArlons un peu de tes projets. Tu as sorti l’album « ALTER EGO » cet été. Qu’est-ce qui t’a inspiré pour cette réalisation ?

« ALTER EGO » c’est un projet électro/dance sensuel et féministe qui s’étale sur 8 chansons. Je m’inspire beaucoup de mes émotions de tous les jours. Je suis quelqu’un d’extrêmement sensible. La musique et l’écriture sont une forme de thérapie pour moi, une façon de cohabiter avec mes émotions, que je crois vivre très intensément.

Pour celle et ceux qui aimeraient connaître plus de rappeuses québécoises, qui suggèrerais-tu d’aller écouter ?

Sarahmée, Backxwash, Naya Ali, Marie Gold, Donzelle Sereni-T, Leila Lanova, Sarah Mk, Tyleen, Zigaz, Emma Beko et bien d’autres.

Je suis tannée que, parce que les femmes sont souvent plus versatiles (qu’elles chantent ET rappent) elles ne sont pas considérées comme rappeuses. Je trouve même qu’il y a beaucoup de rappeurs hommes « overrated » au Québec. Donc, normal qu’on a l’impression qu’il y a mille fois plus d’hommes rappeurs. Mais ça ne veut pas dire qu’ils sont tous bons !

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.