Klô Pelgag : d’une maison jaune à un village idyllique

Klô Pelgag
Notre-Dame-des-Sept-Douleurs
(Secret City Records)

En quelques années seulement, Klô Pelgag a pris une place énorme dans le paysage musical québécois. Que ce soit avec L’alchimie des monstres ou L’étoile thoracique, la jeune autrice-compositrice-interprète a su se créer un univers lyrique et sonore bien à elle, qu’on reconnaît immédiatement.

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, le successeur de ces deux albums, était prêt depuis novembre. Pelgag piaffait déjà d’impatience de nous le présenter… en avril. Déjà, en février, les teasers se pointaient, et ce qu’on avait pu glaner çà et là ne faisait que renforcer notre hâte d’entendre ce nouveau matériel. On sait ce qui s’est passé, et la sortie de l’album a été reportée au 26 juin.

Je fais partie des 30 chanceuses et chanceux qui ont eu la chance d’assister à une séance d’écoute de l’album une semaine avant tout le monde à Baie-Saint-Paul (on vous en parle ici). Dans des circonstances parfaites. Avec la plus belle gang d’organisateurs d’événements au monde et la meilleure amie que tu puisses pas avoir. Pis le fleuve. Pis le soleil qui nous réchauffe pendant qu’une magnifique brise saline nous rafraîchit.

C’est dans ce contexte idéal (qui m’a servi de lancement officieux) que j’ai eu la chance de découvrir cet album qui est clairement le plus ambitieux et le plus réussi de la jeune carrière de Klô Pelgag. Un long-jeu de presque trois quarts d’heure qui nous fait visiter des racoins souvent très sombres de l’univers de l’artiste, mais où la lumière n’est jamais très loin.

Comme ce village, sur une île, au nom un peu glauque, dont la seule pensée pouvait provoquer des cauchemars chez la petite Pelgag, mais qu’elle a découvert plus tard en se rendant compte que c’était un petit coin de paradis où les gens sont magnifiques, où le poisson goûte le fleuve… où on se sent bien.

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, l’album, c’est un peu la même chose : en allant dans des racoins de sa vie vraiment pas le fun alors que ses batteries étaient complètement vides, Pelgag a trouvé la lumière qui lui manquait pour passer à l’étape suivante et composer une œuvre complète, qui ne prend tout son sens que lorsqu’on s’arrête pour l’écouter attentivement, du début à la fin.

Je n’insisterai jamais assez sur ce point : Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est UNE œuvre. Ce n’est pas une collection de douze morceaux, c’est un roman en douze chapitres, une pièce en plusieurs actes, une installation visuelle en plusieurs tableaux. Il y a ici une progression, un fil conducteur qu’il est essentiel de suivre, sinon, on ne « respecte pas le produit » (moi aussi, j’ai écouté Les chefs! en pandémie). Vous êtes averti.e.s.

L’œuvre s’ouvre sur Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, une pièce aquatique à la fois lugubre et lumineuse, comme ce voyage en traversier qui nous mène vers l’île qui nous terrifiait de loin, mais qui semble de plus en plus idyllique au fur et à mesure qu’on s’en approche. Le genre de pièce qui met la table avec le lap steel qui joue le rôle des vagues et ces sifflements qui tiennent celui du vent, à la fois doux et inquiétant.

Ça ne prend pas trop de temps avant qu’on retrouve la Klô Pelgag qu’on aime, avec ses envolées vocales et ses mélodies uniques. Remora nous gagne rapidement par son rythme entraînant et saccadé, sa basse qui groove sans lendemain, ses chœurs flamboyants, ses cuivres chauds, mais surtout, par la poésie de ses mots. Le pont, avec ses « J’aurais dû sourire pour te retenir, j’aurais dû mentir pour te retenir », semble nous diriger tout droit vers le chaos, mais cette folie est somme toute contrôlée et nous fait sautiller de joie lorsque le dernier refrain embarque.

De son côté, Umami est savoureuse sans les effets secondaires du glutamate monosodique. Une des pièces les plus pop de cet album. Encore là, on se plonge dans la mélodie très pelgaguesque, mais ce sont surtout les mots qui frappent, encore une fois (j’ai l’impression que je vais la répéter souvent, celle-là). « Je suis partie longtemps / Longtemps, c’est long longtemps / Je suis partie longtemps / J’ai frôlé la mort plus souvent que la vie ». Ouin. Longtemps, c’est long longtemps, surtout quand on est parti dans notre tête, quand la roue de hamster dans notre tête spinne sans fin, quand l’épuisement nous tient sur le fil du rasoir et qu’on sent la lame entrer lentement.

Tant qu’à avoir plein d’émotions, pourquoi ne pas en profiter pour nous faire pleurer un peu avec la touchante J’aurai les cheveux longs? Klô, son piano, des arrangements de cordes sublimes, toute l’émotion du monde, la douceur d’une amie qu’on a perdu de vue, dans de mauvaises circonstances, mais qui espère encore la réconciliation. « Je t’attendrai en équilibre sur la corde raide / Mais je n’ai plus de temps à te perdre », dit Pelgag ici de sa voix la plus douce, celle qui nous chamboule chaque fois qu’on l’entend.

Bon, on vous l’avait dit, y’a beaucoup de lumière sur cet album rempli de subtilités, et À l’ombre des cyprès est un des morceaux les plus musicalement lumineux de l’album. C’est rythmé, la mélodie est fort sympathique, et les cordes luxuriantes viennent ajouter une touche de sucre qui nous font presque oublier le désir de disparaître que Pelgag nous énonce dans son texte.

Pour La fonte, Pelgag, qui nous chante le deuil qu’elle a porté, a opté pour la douceur et la subtilité, un peu comme c’était le cas deux chansons plus tôt. On vous avertit, tenez vos mouchoirs tout près, vous n’aurez jamais entendu Klô être aussi directe et sincère dans le texte. Un moment qui chamboule, je vous en passe un papier.

Cette sobriété et cette émotion se poursuivent sur Soleil, une pièce à la fois si belle et si « laide » qui, une fois de plus, nous tient sur ce même fil du rasoir… et la lame s’enfonce de plus en plus. Ça commence à faire un peu mal.

Für Elise, c’est à quelque part une chanson sur la calomnie, sur tout ce qu’on peut inventer pour enlever toute crédibilité à une personne qui souffre déjà. La victime qu’on transforme en agresseur juste pour éviter de parler de l’agression dont ELLE a été victime. Le texte est cru, une fois de plus, mais il est livré avec une sensibilité qui ne nous étonne même plus. Elle ne fait que nous émouvoir davantage.

Rendu là, vous avez sûrement les yeux très mouillés et j’imagine que vous avez besoin d’un petit moment plus punk. J’pense que Pelgag y a pensé, car sur Melamine, il y a comme une violente explosion, un ras-le-bol libérateur, un plein-le-casque où Klô veut être libre comme la violence. Cette chanson synth-pop distorsionnée à souhait est comme un cri strident qui étonne autant par son unicité dans le répertoire de l’autrice-compositrice-interprète que par la clarté du message véhiculé. Arrête de vivre par procuration, vis ta vie, pis vis-la librement, stie.

Après ce moment de catharsis qui fait tant de bien, on retrouve le côté givré de Klô Pelgag sur Où vas-tu quand tu dors. Cette chanson rythmée mélange un peu tout ce qu’on peut trouver dans l’univers de la jeune femme : les envolées musicales grandioses, le grain de folie dans la mélodie et dans la voix de Pelgag, les arrangements super complexes qu’on pourrait croire superflus, on n’a aucun mal à s’imaginer qu’Où vas-tu quand tu dors pourrait bien clore un show (christie qu’on a hâte) de belle façon, en explosant de partout.

La maison jaune, c’est l’endroit sombre d’où Pelgag a fini par sortir en se promettant de ne plus y retourner. On la comprend, elle n’a vraiment pas l’air le fun, comme on peut clairement l’entendre par ses « Je ne reviendrai pas à la maison jaune » qui sont presque criés dans l’urgence. On entend les vagues qui frappent la petite embarcation dans laquelle Pelgag sacre son camp, le piano qui rythme les rames, l’écho de l’estuaire, les cordes et les cuivres qui sentent la tempête… et la libération. Plus on l’écoute, plus on se rend compte qu’on a nous-mêmes une maison jaune où on n’a plus envie de retourner parce que sa seule vue nous fait trop mal.

L’album se termine avec Notre-Dame-des-Sept Douleurs II, l’antithèse de la pièce d’ouverture, toute en claviers, comme si ce voyage sur l’Isle-Verte qui nous faisait si peur lorsque nous étions enfants nous avait complètement transformé. Une finale comme une petite transformation ou une grande évolution, qui nous rappelle que dans la vie, il y a des choses bien pires, dans le fond, que les trucs qui nous font peur sans aucune raison rationnelle.

Découvrir l’inconnu, ça fait rarement très mal. On le voit sur Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, ce qui nous fait souffrir, c’est souvent les gens qu’on connaît et qu’on perd d’une manière ou d’une autre, la fatigue qui nous envahit, l’envie de s’effacer, la peur d’être complètement effacé si on s’efface, la méchanceté des autres, souvent dans notre propre entourage… Ce sentiment d’être seul.e même si on est entouré.

Cet album, c’est un peu tout ça. Et grâce à la magnifique coréalisation de Pelgag et Sylvain Deschamps, au travail des musiciens (Pelgag, Deschamps, Étienne Dupré, François Zaidan, Pete Pételle, Vincent Lauzer, Marianne Houle – qui a dirigé les cordes sur plusieurs pièces ou aidé Pelgag à le faire sur d’autres, Owen Pallett – qui a dirigé les cordes sur quelques pièces lui aussi, et plusieurs autres), on arrive à sentir tout ça, à s’approprier ces chansons, cet album, à y transposer ses propres émotions.

Je ne sais pas combien de fois j’ai senti mes yeux se mouiller alors que je me reconnaissais trop clairement dans plusieurs des magnifiques textes de Pelgag. Probablement parce que ces émotions sont universelles, qu’elles touchent tout le monde à un moment ou à un autre. Parce que comme je disais, on a tous une maison jaune qu’on ne veut plus revoir.

Heureusement, il reste la découverte. La curiosité. Le courage d’affronter ses peurs. La rédemption.

Il reste de beaux êtres humains. Comme Klô. Comme vous.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.