D’Alberto à Diego, de VICTIME

Illustration : Madeleine Aubin

Quelle est la différence entre une blague et une quête de sens? Chez Laurence Gauthier-Brown, les deux concepts peuvent se réconcilier en un seul. Membre fondatrice de VICTIME, un groupe aussi expérimental que dansant qui évolue dans la scène locale de Québec depuis 2016, elle présente le rôle du ludique dans son processus de création en racontant l’origine de Diego, chanson inspirée d’une exposition du MNBAQ sur Alberto Giacometti. 

« Diego ça vient de Diego Giacometti, qui est le frère d’Alberto, explique-t-elle. C’était un artiste lui aussi. Ils habitaient dans un minuscule atelier de 23 mètres carrés, à deux, et les deux faisaient de la sculpture! »

Si Diego est moins connu, Alberto a pour sa part fait son chemin jusque dans les plus grands ouvrages sur l’histoire de l’art. On le reconnaît pour avoir été l’un des premiers membres du mouvement surréaliste d’André Breton (qui compte, parmi ses adeptes, l’encore plus célèbre Salvador Dalí). Cependant, il a fini par rejeter les préceptes de ce courant pour se concentrer sur la réalisation d’oeuvres d’après modèles, sculptant ou dessinant encore et encore les mêmes visages, dont celui de son frère Diego. Nous le reconnaissons principalement aujourd’hui pour les sculptures qui ont découlé de ce travail, telles que L’homme qui marche (1960), déclinée en trois versions. 

L’homme qui marche I (1960)

Tu fais toujours des statues de moi! 

Loin de chercher à représenter fidèlement cette réalité biographique dans sa chanson, Laurence Gauthier-Brown y raconte plutôt une histoire parallèle inventée de toute pièce par elle et son ami, l’artiste visuel Kaël Mercader: « on s’est imaginés, Kaël et moi, qu’Alberto et Diego s’écoeuraient tout le temps entre eux. »

La répétition inlassable de statues de Diego, et les renditions parfois singulières du modèle comme dans Diego au manteau (1954), ont donné maintes munitions au duo pour se faire rire, comme ils aiment le faire habituellement: « Kaël et moi on va tout le temps voir les expos ensemble. C’est un peu un concours aux gags quand on y va : qui va dire la meilleure phrase? On se fait vraiment rire tous les deux, et après on repart avec des idées chacun de notre bord pour créer. »

Diego au manteau (1954), d’après l’univers de Laurence et Kaël
Alberto: « J’ai fait une nouvelle statue de toi! Ton manteau de l’autre fois? Check comme c’est laid! »
Diego: « Arrête de faire des statues de moi avec mes gros manteaux! » 🙁

L’idée, ici, c’était celle d’un sculpteur taquin qui aime beaucoup son frère, avec qui il partage un minuscule studio de 23 mètres carrés. Et pour qui n’aurait pas la référence, la chanson prend aussi des airs de « toune d’amour un peu weirdo, un peu possessif ». 

Le sens de l’humour

Le jeu de l’interprétation libre des oeuvres d’art auquel s’est adonné Laurence Gauthier-Brown, par son aspect comique, soulève aussi par l’absurde la question de l’analyse de l’art qui se veut plus sérieuse. Qui peut vraiment parler d’art en sachant exactement de quoi il parle? Les critiques d’art? Les artistes eux-mêmes? Les spectateurs? Où se trouve la clé pour percer le mystère des plus grandes oeuvres? 

Selon les surréalistes, l’artiste lui-même ne devait pas chercher à donner un sens à ce qu’il faisait, ce qui lui permettait de libérer sa créativité. C’est dans l’analyse freudienne du subconscient que l’on retrouvait le sens. Or, choisir de ne pas donner de sens, c’est aussi une façon de diriger son processus de création, ce qui a justement motivé Alberto Giacometti à retourner vers la figuration. 

MNBAQ: « Dalí voit ainsi dans la Boule suspendue (1930-1931) le prototype des “ objets à fonctionnement symbolique ” surréalistes, au contenu érotique ou violent. »
Laurence: « C’est juste drôle une boule qui tient sur une banane dans le vide, c’est peut-être juste ça! Ou c’est peut-être juste fucking ingénieux de sculpter ça! »

« Quand t’essaies trop de produire dans une idée concrète de faire quelque chose, tu te perds et tu ne vois plus ce qu’il y a de nice dans ce que t’avais construit au début », commente Laurence, qui préfère « essayer de produire sans mettre une pression de sens et de désir d’être quelque chose que t’es pas ». Un peu comme Giacometti, au fond, qui selon elle « ne voyait plus ce qu’il avait le goût de voir » dans le surréalisme.

Si le sens ne peut être entièrement porté ni par l’artiste, ni par un mouvement artistique, Laurence Gauthier-Brown voit y un espace de liberté: « Quand tu fais ce qui est vraiment en dedans de toi, c’est là que ça devient mystérieux pour tout le monde et que tout le monde essaie de trouver du sens à ce que tu fais. […] Et c’est ça je pense qui est fucking nice de l’art: essayer d’interpréter quelque chose pour comprendre le mystère derrière, ce qu’on n’est pas capable d’expliquer, et qu’au final, chacun peut décider d’interpréter différemment. »

Les Chroniques musicologiques, c’est la façon de Marie-Ève Fortier d’égayer votre confinement en explorant les liens entre l’histoire (de la musique, de la littérature, etc.) et la scène émergente actuelle au Québec. Mathieu Aubre (CHOQ.ca) collabore à titre de vérificateur officiel des faits, et Madeleine Aubin signe les illustrations. Un merci particulier à Kaël Mercader, qui semble être une source intarissable de blagues et d’inspirations. « Je voulais dire, en terminant, que Kaël c’est mon Diego à moi », a conclu Laurence Gauthier-Brown en fin d’entrevue.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.