De H. Aquin à H. de Heutz

Le confinement a de quoi rendre fou. On peut avoir l’impression que le temps disparaît, que la routine n’existe plus, que certaines choses se répètent sans fin et que d’autres nous échappent complètement. Certains jours, il y a de quoi se dire: « Tout fuit ici sauf moi ». 

Ce sentiment d’enfermement, c’est l’écrivain, cinéaste et révolutionnaire Hubert Aquin qui le dépeint le mieux dans son Prochain épisode, roman « d’espionnage » tout à fait inhabituel qui a d’ailleurs été rédigé, en 1964, dans l’inconfort d’un hôpital psychiatrique. Dans le récit, qui démultiplie autant les temporalités que les lieux, un narrateur tisse des trames qui s’entremêlent et où prédominent la vitesse et la fuite afin, dit-il, d’éluder son propre emprisonnement. Il n’y a qu’à lire la première ligne pour être saisis par le ton qui nous transporte de la première page à la dernière, d’un seul souffle. 

Cuba coule en flammes au milieu du lac Léman pendant que je descends au fond des choses.

Hubert Aquin, Prochain épisode, première phrase.

De la même manière, le groupe H. de Heutz m’avait captivée lors de son passage au Festival OFF de Québec, en 2019. Les rythmes hachurés de ce duo originaire de Hull/Ottawa, les dissonances exploitées et la prédominance des percussions m’avaient entre autres fait ressentir la même urgence, la même agitation que le livre, avec ses étourdissantes courses-poursuites et ses phrases sans fin. 

H. de Heutz, une entité éternellement fuyante 

Serez-vous étonnés d’apprendre que les deux membres de la formation, Olivier Fairfield et Nathan Medema, aient justement puisé le nom de leur projet à même l’oeuvre d’Aquin? En effet, H. de Heutz est le pseudonyme du personnage qui est recherché et pourchassé tout au long de Prochain épisode.

Olivier Fairfield & Nathan Medema performent H. de Heutz – Photo : Llamaryon

« Lorsque j’ai commencé la lecture de Prochain épisode d’Hubert Aquin, raconte Nathan Medema, je me suis senti interpellé par son intensité, sa complexité, sa fougue poétique et le sentiment d’urgence politique qui en émanait. J’étais surtout intrigué par la personnalité de H. de Heutz et par les différents aspects de sa relation personnelle et politique avec le narrateur. Le symbolisme et le nom de H. de Heutz ont un caractère insaisissable, comme une pièce impénétrable dont il faut chercher la clé. »

Selon lui et Fairfield, ce nom permettait entre autres au groupe de conserver une certaine neutralité face au spectateur: « Pris hors-contexte, les mots “H. de Heutz” n’imposent pas de sentiments ou d’images en particulier, explique Nathan. Cela peut cependant servir de point de départ pour explorer une approche et un ensemble d’idées avec lesquelles nous ressentons une affinité. D’autre part, pour une personne qui serait familière avec le roman, ce nom revêt en outre le sens que le lecteur apporte de lui-même par son interprétation du livre. »

Fait intéressant, il y a justement un vaste champs d’interprétations possibles à la trame narrative de Prochain épisode, et de la même manière la musique de H. de Heutz accueille la pluralité des sens. Le rôle d’interprétation du lecteur comme du spectateur devient alors actif: dans les deux cas, il cherche à cerner H. de Heutz. 

«En concert, explique Medema, on s’exprime en utilisant une batterie modifiée et une guitare basse; on partage les voix et on utilise aussi divers échantillonneurs qui se déclenchent en temps réel. Les échantillons sont créés par divers moyens, par exemple des enregistrements d’instruments ou d’autres pris sur le terrain, des synthétiseurs et des appareils électroniques de toutes sortes, qu’on traite numériquement. » Cela constitue en quelque sorte le terrain de jeu de leur musique qui, à l’image du roman, ne peut se confiner à un genre ou à une forme particulière.

 « Nous demeurons en constante mouvance, ouverts à toute forme de musique que nous découvrons ensemble, qui nous touche et qui nous pousse à l’exploration, et ce à partir des émotions (qui changent sans arrêt), des idées et des outils qui sont à notre disposition. On ne veut pas se limiter à l’idée d’un band qui serait une proposition statique où les variations ne sont pas permises. Nous préférons la liberté que procure le fait de considérer notre travail comme une recherche perpétuelle de ce qui nous tire vers l’avant. Autrement, pourquoi continuer? »

D’un extrait à l’autre, ainsi, H. de Heutz nous échappe constamment comme il échappe au narrateur de Prochain épisode. 

Art et politique, intimement liés

Qu’est-ce qui caractérise donc le projet, mis à part sa configuration humaine et ses vicissitudes? À la base, raconte Nathan, H de Heutz est né aux alentours de 2010 sous la forme d’une question: « Pourquoi, considérant la situation dans laquelle nous a plongé le régime Harperien – et compte tenu des sentiments de désespoir, d’urgence ou encore de pourrissement qu’on sentait se répandre dans nos vies quotidiennes – n’a-t-on pas entendu ou vu de plus en plus de manifestations artistiques exprimant de la colère, prônant l’opposition, poussant un cri d’alarme? »

«Il y avait bien des réactions, explique Nathan Medema, mais elles semblaient beaucoup trop timides… Il y avait une dissonance déconcertante entre les conditions dans lesquelles on vivait et le reflet que nous renvoyait l’ensemble des oeuvres culturelles et musicales que l’on observait. On ne pouvait pas se reconnaître dans ce reflet. »

Si elle demeure en constante évolution, la musique qui émerge de ce projet semble ainsi vouloir capturer de manière probante une réalité plus grande, politique: « Il y a définitivement un aspect politique qui influence notre activité, confirme Medema, et chacun de nos choix  – musicaux ou matériels – doivent correspondre à nos intentions. On se méfie des -ismes et des dogmes, et si nos philosophies politiques peuvent être différentes sur certains aspects, nous trouvons malgré tout notre liberté d’expression là où nos perspectives individuelles se chevauchent. »

Il est possible de trouver encore dans cet aspect politique un parallèle avec Prochain épisode, qui se veut pour Aquin le manifeste d’une révolution manquée: « Le Canadien français se rabattait sur l’art puisqu’il n’avait pas le pouvoir », disait-il. On pressent, à travers les lignes de son roman, le sentiment d’aliénation et d’urgence qui ont poussé le felqiste à embarquer dans une voiture volée, muni d’une arme à feu… pour ensuite être arrêté par la police et interné pour « folie passagère », en 1964.  

Deux réponses à l’aliénation 

Non, je ne finirai pas ce livre inédit: le dernier chapitre manque qui ne me laissera même pas le temps de l’écrire quand il surviendra. Ce jour-là, je n’aurai pas à prendre les minutes du temps perdu. Les pages s’écriront d’elles-mêmes à la mitraillette […]. 

Hubert Aquin, Prochain épisode, pp. 172-173.

Or, si Aquin voyait dans l’art l’acte manqué de la révolution, qui trouverait finalement son point final au moyen de la violence inéluctable, les musiciens d’H. de Heutz ont une vision sensiblement différente: « Rien de ce que l’on fait n’est révolutionnaire à proprement parler […], mais nous croyons cependant que la musique et l’art sont une forme de pouvoir qui peut changer les gens, et que ce sont les gens qui remettent le pouvoir en question et agissent concrètement dans le monde. »

À travers l’art, plutôt que la violence, se traduit donc le pouvoir exercé par H. de Heutz. La musique qui en découle, elle, se démarque du paysage musical actuel par la constante force de sa lucidité: « Nous ne percevons aucun des éléments de notre création comme étant violent, et ce surtout lorsqu’on les compare à la véritable violence physique, structurelle ou révolutionnaire, confirme Nathan. Cela dit, nous ne voulons pas faire de la musique réconfortante. » 

« Il y a déjà tant de musique apaisante, et si la musique qui remplit ce rôle nous aide à traverser le cours des jours, elle risque de devenir banale et de permettre aux conditions de vie insupportables d’être atténuées par un art qui protège et soutient le statu quo. On s’intéresse à une tension musicale qui incite à se poser des questions et qui n’offre pas de soulagement durable. Cela nous semble authentique et constitue selon nous une réponse politique appropriée à l’époque dans laquelle nous vivons. »

Résister, c’est commencer à vivre

Une musique semblable au style parfois suffocant de Prochain épisode, en somme, mais qui insuffle aussi en même temps la force de se révolter au lieu de se laisser submerger par l’aliénation:  « Tout comme le narrateur d’Aquin, nous ressentons le désespoir et la frustration d’une libération inachevée – mais nous ne devons pas laisser cela nous consumer. Aquin nous met en garde, en quelque sorte : il y a une lutte permanente à mener contre l’inaction dans un monde structuré pour écraser, décourager, épuiser, museler, distraire, abrutir et étouffer. Dans ce contexte, résister, c’est commencer à vivre. »

Les Chroniques musicologiques, c’est la façon de Marie-Ève Fortier d’égayer votre confinement en explorant les liens entre l’histoire (de la musique, de la littérature, etc.) et la scène émergente actuelle au Québec. Mathieu Aubre (CHOQ.ca) collabore à titre de vérificateur officiel des faits, et Madeleine Aubin signe les illustrations. Un merci tout spécial à Jacques Boivin, qui s’est chargé de traduire les mots de Nathan Medema, ainsi qu’à Simon Provencher pour le contact et à Jean-Etienne Collin Marcoux, pour la découverte.

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