D’Euripide (à Racine) à Képinski

Illustration: Madeleine Aubin

Plusieurs civilisations précolombiennes savaient que l’année durait plus que 360 jours. Or, c’était tout simplement impensable pour elles d’utiliser un autre nombre: 360, c’était la perfection. Si les Mayas passaient les 5 jours « restants » confinés de peur que le temps ne s’arrête, les Babyloniens y voyaient une période de licence totale pendant laquelle assouvir toutes leurs pulsions. Lydia Képinski, clairement, aurait vécu chez les Babyloniens. 

De toutes les riches références qu’il y a à aborder dans l’univers touffu de Képinski, je suis revenue à cette image, marquante, avec laquelle elle a commencé à se défricher un passage jusque dans les abysses des coeurs: Andromaque (eh non, pas 360, c’était juste un sujet amené).

Andromaque, comme dans figure tragique du théâtre grec, exploitée entre autres par Euripide, qui dépeint la chute de cette ancienne princesse de Troie (tsé, l’histoire avec le cheval?), donnée en esclavage au fils d’Achille, le meurtrier de son mari. Et pourtant, ce n’est pas directement de là que la Képi a pigé son idée: « En fait le refrain de de base c’était “j’étais en tabarnaque”, j’explorais le riff du refrain avec ces mots-là. J’avais aussi commencé à cacher des positions sexuelles dans mon texte : la levrette, le balancier… (NDLR il y en a d’autres, on vous laisse les trouver) ».

« Je joue souvent sur les polysémies, explique du même souffle (virtuel) Lydia Képinski. Le mot de trois syllabes “tabarnaque” m’a fait penser à l’héroïne Andromaque. C’était exactement ce que je cherchais, soit une position sexuelle et un personnage tragique. »

Position de l’Andromaque – Source fiable: Doctissimo

« Comme tu peux voir, c’est la fille qui est en position de force, alors que le personnage d’Andromaque dans la pièce est complètement own par des hommes, » conclut-elle. 

Tragédie grecque et catharsis moderne

Cette association symbolique subversive est pourtant plus qu’un clin d’oeil pour qui s’y attarde. En effet, si l’autrice-compositrice-interprète démontre à travers sa démarche artistique un intérêt général pour la philosophie et la littérature de l’Antiquité, on y retrouve aussi la matière première de la tragédie, soit la souffrance. Et comme le dramaturge grec, Képinski cherche la catharsis. 

« Dans la Poétique d’Aristote, on parle de catharsis comme d’un état où l’Homme peut se libérer de ses pulsions (sexe, mort). Par conséquent, observer un personnage qui vit un destin tragique, c’est micro-vivre ses propres tragédies. Je pense que les tragédies antiques étaient plus trashes que les nôtres. » À ce sujet,  est-ce qu’on vous a dit qu’Andromaque, dans la pièce Les Troyennes, doit elle-même remettre son enfant Astyanax aux mains des soldats Grecs? Et elle le fait en maudissant les dieux, consciente du fait qu’ils s’apprêtent à jeter le bébé du haut des remparts de sa ville natale en flammes. Bref.

Notre monde postmoderne lui, retrouverait sa dose de tragédie dans les productions artistiques comme le film Incendies ou encore la série Unité9: « inceste, assassinat, relation de pouvoir, amour défendu, tout y est », d’argumenter Képi. Des tragédies souvent moins intenses, «adaptées à une modernité sécuritaire et athée/agnostique», conclut-elle. 

Et le lieu de prédilection de la catharsis et de la tragédie pour Lydia Képinski? Vous l’aurez deviné: la scène. Quiconque a vu un de ses spectacles dernièrement peut le comprendre, même sans pouvoir l’expliquer. Pour chacune de ses chansons, puisant dans ses expériences vécues, elle replonge dans « l’état exact de [ses] textes » et nous fait plonger avec elle. Chaque fois. 

Les Chroniques musicologiques, c’est la façon de Marie-Ève Fortier d’égayer votre confinement en explorant les liens entre l’histoire (de la musique, de la littérature, etc.) et la scène émergente actuelle au Québec. Mathieu Aubre (CHOQ.ca) collabore à titre de vérificateur officiel des faits, et Madeleine Aubin signe les illustrations. Dans un futur indéterminé, Lydia Képinski vous livrera Andromaque -1, un prologue à sa pièce éponyme sortie en 2016, et qui fut l’objet de cette chronique.

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