Serge-André Jones – Dans la grange du chemin Lessard, 14 août 2020

Serge-André Jones – Photo: Line Giannetti

Partie en road trip de deux jours, revenant de l’Est vers Québec, depuis la 132, je pique au nord, vers Saint-Cyrille-de-Lessard et je m’arrête au 148, chemin Lessard. J’arrive en plein au moment où la lumière de fin de journée augmente la vie. Je stationne ma voiture devant un champ de fleurs et de légumes et qu’est que j’entends? Aucun oiseau, aucun grillon, mais une envolée de notes qui jaillissent de la grange. C’est féerique. C’est que je suis en avance pour le concert dans la grange de Serge-André Jones, qui finit sa répétition sans savoir qu’il y a des témoins. Mon cœur fond. Exactement le genre de situation que j’adore.

La petite histoire : il y a quelques années, je me planifie un voyage sur deux semaines qui me mènera au Nouveau Brunswick avec des escales des plus variées et je découvre, sur une plateforme de location, un gite qui offre aussi des concerts dans la grange. Je suis sous le charme et fais un X sur cette escale. Sauf que je me blesse et mon voyage est annulé. À quelques reprises, je contacte le musicien et lui demande s’il offre encore la formule, mais la réponse est chaque fois négative. Finalement, en 2019 je vois une annonce de son concert intime dans une librairie du Vieux-Québec. Pas plus de vingt personnes y assistent et j’y suis. Il met finalement un visage sur l’achalante, dont il se rappelle même le prénom.

Avec la pandémie et le confinement, la scène aussi a besoin de s’ajuster et la formule de cet été se limite à neuf personnes à la fois et ceci trois soirs par semaine. Pourtant, la grange est immense et offre une caisse de résonance incroyable. La lumière filtre par quelques orifices et produit un effet des plus fabuleux. Quelques ouvertures créent des tableaux vivants et bucoliques. La grange est un espace aménagé de vieilleries et de quelques tableaux, mais un seul instrument trône plus au centre, sur roulettes. Il s’agit d’un piano droit. Notre hôte, qui est accueillant et chaleureux sans contacts, se renseigne sur chacun de ses invités avant de commencer son spectacle avec un cérémonial et un professionnalisme digne d’une grande salle comble, le tout contrastant avec son habillement, qui lui est d’une simplicité à dimension humaine : bottes et bermudas. Finalement, son charisme remplace tous artifices! Serge André nous ouvre son cœur et raconte brièvement comment il a vécu la pause et le confinement, comment il a su mettre à profit son temps et pourquoi son spectacle est divisé en trois parties.

La première partie est consacrée à ses compositions moins récentes, mais toujours peu connues du grand public. Il nous raconte sa sortie téméraire en rivière pour aller chercher des têtes de violons sur une île, en traversant à des endroits absolument non recommandables, et comment cette aventure avec la nature lui a inspiré la pièce Le courant par exemple. Nous avons également eu droit à La poésie de Stéphanie, une pièce qui a été récemment arrangée pour être jouée avec un quatuor à cordes et une basse électrique. Un rêve qu’il réalise peu à peu. Côté ambiance, la lumière naturelle baisse graduellement et nous entendons au passage, quelques oiseaux par ci par là.

Dans la deuxième partie, nous avons droit à du tout nouveau matériel. Le Retour, une pièce en trois mouvements issu directement de la pandémie. Un premier mouvement réfractaire et inquiet, voire colérique, qui correspond à tout ce qui est bousculé dans sa vie, mais cela fait écho dans l’assistance aussi puisque c’est une situation similaire pour tous. Un second mouvement, le plus apprécié ce soir-là je crois, qui révèle l’acceptation et l’espoir ainsi qu’un dernier mouvement qui va dans le sens de la continuité de la vie et de la résilience.

Nous avons aussi le privilège de recevoir une formation pratique et de démystifier un fragment de la musique de Jean-Sébastien Bach. Qui a dit que la musique classique c’est plate? Tous autant que nous étions, avons bien rit en tout cas! Pour terminer le tout joyeusement, la troisième partie est sur le thème de la musique de nos aïeux, car Serge-André avait déjà commencé à préparer son répertoire pour un mandat qui a été comme plusieurs autres, annulé.

C’est dans la grande noirceur de la nuit en campagne que s’achève le tout, sur un bel échange entre les spectateurs et l’artiste qui reçoit l’amour de son public sur le champ. C’est un privilège incommensurable que de pouvoir assister à une telle représentation. Environ vingt belles pièces et beaucoup de dialogues. Dépêchez-vous de réserver votre soirée, car elles s’achèvent, tout comme l’été qui s’étiole. C’est une sortie bucolique à mettre absolument dans votre prochain road trip.

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