SoirQC – Quartier Saint-Sauveur, 7 juin 2019

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SOIR, festival in situ d’art émergent présenté depuis trois ans dans divers arrondissements de Montréal, proposait le 7 juin dernier son premier happening à Québec, dans le quartier Saint-Sauveur.

Cet événement au concept novateur se décline en plusieurs volets, afin de mettre en lumière des artistes émergents aux talents confirmés en arts vivants, en arts visuels, en poésie, en cinéma et en musique. De quoi plaire à un vaste public qui, en cette superbe soirée chaude et ensoleillée (en bonne partie), a accepté l’invitation des producteurs partenaires du Pantoum, JokerJoker et de la SDC Saint-Sauveur.

Bien que l’organisation de SOIR, en cette première, ait manqué de cohésion et d’ergonomie logistique — plusieurs prestations ont connu des retards notables — ecoutedonc.ca s’est uniquement concentré sur l’appréciation du volet musical et des artistes figurant dans son programme : Laura Babin, Élégie, Crabe, Seulement et Gramofaune.

Laura Babin au pub Chez Girard

Efficace sur la scène du pub Chez Girard, Laura Babin, auteure-compositrice interprète originaire de Rimouski, procédait avec enthousiasme et fierté au lancement de son troisième opus intitulé Corps coquillage. Pour l’occasion, l’endroit était rempli à craquer; des curieux zieutaient la chanteuse par la grande fenêtre du bar, hochant leur appréciation de la tête.

C’est que madame Babin est une artiste complète, mystique, désarmante de finesse et bourrée de talent. Accompagnée d’une basse, d’une batterie et d’une guitare électrique, elle a étalé ses nouvelles chansons — et quelques unes pigées dans son album précédent — avec des arrangements intelligents empruntés au rock, au grunge, un peu au folk et au blues. Un mélange qui clashe bien avec son timbre de voix enveloppant et mielleux. L’ensemble dynamise les oreilles, même dans des moments d’interlude comme la chanson titre de l’album.

Dans une autre chanson, sa voix ensorcelante a gravé notre esprit avec des lignes du type : « J’ai le coeur à écouter », un appel à l’empathie et à l’inclusion des autres. Clairement subjugué, le public, composé de plusieurs générations, écoutait Laura avec toute son attention et émerveillement. Il a été attendri entre autre par le charme de la chanteuse, impressionné par son enviable aisance sur scène et ébahi par le parfait contrôle de sa technique vocale, ce qui est honorable en prestation live dans un contexte de bar. L’expérience Laura Babin est pile-poil. Il s’agit d’un superbe coup de l’équipe de production de SOIR qui a visé dans le mille en programmant cette artiste déjà maintes fois récompensée par les purs et durs de l’industrie.

Élégie au Red Lounge

De Chez Girard, nous franchissons les quelques pas qui nous séparent du Red Lounge pour nous retrouver au beau milieu d’une file d’attente. La soirée est sold-out et les retardataires refoulés à la porte montrent des signes d’embêtement. À l’intérieur, Élégie se défonce déjà corps et âme devant une foule de fans évidemment conquis d’avance.

Malgré une surface de jeu d’à peine 500 pieds carrés, le band « anti-robot » est investi de la même énergie qu’à Santa Teresa. Les pintes de bière des hommes assis au bar vibrent au son des décibels et les filles, agglutinées au fond de la salle, tout juste devant Lawrence Villeneuve et sa gang, suent leur engouement. Pendant que les Raptors mènent le 4e match des finales par un point, les guitares hurlent et distorsionnent, les drums font augmenter le rythme cardiaque de chacune des âmes présentes. Les pièces de leur album Noir sur noir défilent dans un punk-rock urgent et infatigable. Témoigner de cet happening punk entassé dans une ambiance de shack suave est un moment fort de notre SOIR.

Crabe au Red Lounge

L’envie de faire une blague de crabe ne manque pas. Mais le duo Crabe est là pour nous rappeler que la saison du crustacé n’est jamais terminée. En fait, le groupe est en pleine effervescence, galvanisé par une série de spectacles soulignant la parution de son 7e album après 11 ans d’existence.  Ce soir, nous avons affaire à un lancement d’album explosif, celui que les gars de Crabe ont baptisé Notre-Dame de la vie intérieure.  Nous sommes toujours dans l’enceinte du Red Lounge, dans un contexte sold out et surpeuplé.

Après toutes ces années à sillonner les artères du Québec, Crabe gagne en popularité sur la scène punk québécoise et ce nouvel ouvrage, à en juger par la réaction des fans ébahis de voir le groupe dans un lieu si exigu, ne fera qu’attiser la consécration.

L’utilisation de nombreux samplings pendant le spectacle miroitent ce que l’on retrouve sur Notre-Dame. Ces échantillonnages ont leur raison d’être, ponctuent le fil conducteur des chansons et sont spectaculaires en situation de spectacle. Par contre, le départ est houleux à la sono, mais nous ne leur en tenons pas rigueur, car ces soubresauts peuvent s’inscrire dans le projet de Crabe de vouloir casser la baraque.  Dans cette optique, le chanteur Martin Hoëk invite son public à entrer en communion avec eux. Ainsi, il demande le silence pour entamer une pièce de Notre-Dame dont le titre demeure inconnu, faute de présentation audible.  On assiste dès lors à une communion céleste, cacophonique où la beauté projetée grâce aux séquences psychiques fait préséance au mirage d’un mosh pit. Celui-ci prend soudainement vie, au grand plaisir de Martin Hoëk. Un mosh pit au Red Lounge! Hello? L’ambiance devient un peu trop whack pour l’auteure de ces lignes!

En introduction à une autre chanson dont le titre appartient à l’imagination du public, le band prétend qu’il compose de la musique tout à fait normale. Scientifiquement, la théorie musicale est appliquée avec ses patterns associés, mais la proposition est tout sauf prévisible. Le public adore et en redemande, ne montrant aucune intention de laisser Crabe partir. Plus le public manifeste, plus les gars en donnent, Martin graciant même les fans de sa voix de métalleux, très bien maîtrisée. Les derniers rugissements de Crabe donnent toutes les munitions nécessaires à la foule pour se lancer dans le body surfing… à quelques pouces du plafond qui, littéralement, se soulève sous les coups de pieds des spectateurs surfant la vague.

Il fait chaud au Red Lounge, que diable! Il ne serait pas surprenant d’apprendre que le Pantoum, producteur du spectacle, n’ait pas vu venir un tel succès. Peut-être vaudrait-il la peine d’en prendre note, quant au choix du lieu à la prochaine édition, car pour une partie de crabes, la cage était petite!

Seulement au Griendel

Après avoir parcouru la rue St-Vallier O. de long en large, nous franchissons les portes de la très tendance brasserie Griendel pour nous empreindre de la musique de Seulement, un projet électro-alternatif imprévisible.

Au look un peu à la Gowan des années 80, l’artiste derrière Seulement possède une signature qui se démarque tout à fait du genre électro actuellement à la page.  La musique est structurée en direct à l’aide de loops, d’échantillonnages et de mixage, certes la saveur du moment, mais l’emballage est planant, vaporeux, lyrique et introspectif, avec un soupçon d’influences de new age des années 80.  Là où Seulement innove, c’est par l’emploi des modulateurs de voix dans l’entièreté du programme. Il chante en même temps qu’il structure, mais on se serait attendu à ce que la modulation vocale cesse au bout de quelques pièces. Hélas, il y a saturation et l’on décroche rapidement, car la voix est si diluée par les options du modulateur que l’on ne distingue en rien les paroles et ce, malgré l’expression physique du chanteur qui semble s’époumoner au micro.

En ne s’adressant jamais à la foule entre les chansons et sans vraiment de variantes dans son offre musicale, l’artiste s’enferme dans une bulle que nul ne peut percer. Ainsi, la rumeur de la foule attablée au restaurant s’élève, les spectateurs debouts devant l’aménagement scénique se médusent et la prestation tombe à plat.

Gramofaune à la brasserie Griendel

Dieu merci, la vitrine de Gramofaune est aussi présentée au Griendel. Il est passé une 1h du matin et nous sommes heureux de ne plus déménager. Cette première édition de SOIR St-Sauveur nous fait vivre beaucoup de sensations!

Gramofaune nous provient de l’imagination de Gabriel Gagné et nous offre un univers musical électro-lounge qu’il qualifie de down tempo organique. Adepte lui-aussi de la musique structurée en direct, ses échantillonnages, séquences et textures musicales se distinguent en ce sens qu’ils ont été enregistrés lors d’expériences personnelles quotidiennes. À cela, il ajoute un soutien musical physique en s’accompagnant parfois d’un instrument, en l’occurrence cette fois, la guitare électrique. Pour enrober son univers organique, il juxtapose ses pièces instrumentales à des projections vidéos personnelles, qu’il contrôle aussi en temps réel.

Ce soir, il lance à Québec son 2e album intitulé Big Belly. Les titres qu’il dévoile en prestation sont magnifiquement orchestrés et, bien qu’ils s’harmonisent avec doigté  au genre lounge, ils font la joie des spectateurs qui se trémoussent sur les beats entraînants et colorés. Gabriel comprend bien son public et capitalise sur l’enthousiasme qu’on lui manifeste pour lui adresser régulièrement la parole, lui raconter des histoires et lui offrir une présence scénique convaincante. En effet, Gramofaune danse, saute, tapoche ses contrôleurs et beatboxes avec rigueur et ardeur.  Son onepiece de crocodile feutré qui lui sert de costume de scène fait bien rigoler lorsqu’on ose la comparaison avec les Marshmello et Deadmau5 de ce monde.

Le contrôle en temps réel des structures musicales et des projections vidéos ne lui facilitent cependant pas la tâche au moment d’y incorporer la guitare. Cette partie du spectacle manque de peaufinement et mérite d’être affinée afin de permettre une meilleure cohésion de la ligne mélodique. Les manquements d’accord de Gabriel laissaient sur son visage des segments d’inquiétude qui se transmettaient aux spectateurs devant lui. Tout l’honneur lui revient cependant, car il a lui-même décrété l’abandon de l’instrument pour se concentrer sur les valeurs sûres de son savoir-faire.

De belles découvertes à la première de SOIR St-Sauveur. Musicalement, la cible a été atteinte. Les ouï-dires sur les autres volets artistiques sont remarquables également. Comme il s’agit d’une première, les bouhoux organisationnels et logistiques sont pardonnables en raison de l’absence de quantitatifs. Une fois des ajustements apportés, la deuxième édition et les suivantes nous promettent de belles ébullitions.

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