Chroniques d’Austin – no. 4 : novembre

En ce mois de novembre, chers lecteurs, autant dire que j’ai voyagé à travers le monde, voire au-delà. Tel un Ulysse qui s’efforce de rentrer à la maison et qui découvre sirènes et cyclopes, j’ai cherché les mélodies rassurantes de mon patelin pour me retrouver finalement sur Saturne ainsi qu’au coeur vibrant du berceau du jazz. Compte-rendu de cette épopée mirobolante.

 

Première tempête – Utopia Fest

Sur mon calendrier,,je n’avais qu’une seule destination en novembre: le Utopia Fest. C’est-à-dire trois jours de camping et de musique, mais surtout, le nom bien connu de Lisa LeBlanc. Eh oui, la chanteuse débarquait si près de mon nouveau petit chez-moi, je ne pouvais pas manquer ca! Et puis un tourbillon d’empêchements plus tard, je passais finalement cette fin de semaine du 2 au 4 novembre à courir les soirées d’Halloween – et du Dia de los muertos, on est au Texas ou on ne l’est pas – pour oublier que l’artiste acadienne rockait les oreilles de plusieurs chanceux quelque part sans moi.

 

Sirènes modernes – The Oysters, 10 novembre 2018

The Oysters – Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

Qu’à cela ne tienne, je suis retournée au ABGB la semaine suivante pour me consoler et j’y ai retrouvé, justement, le groupe qui avait animé la première de mes soirées costumées: The Oysters. Charmants dans leurs déguisements de bébé ou de juggalo et avec leurs reprises déglinguées de Sinead O’Connor, il me fallait maintenant découvrir leur véritable nature. Cette fois, au lieu de revêtir les habits et la musique des autres, ils présentaient leur propre rock garage a la fois dansant et amer. Délicieux mélange contradictoire qui donnait envie de danser sur People Can Be So Mean ou encore sur I Don’t Want Anyone to Be Around Me, deux titres qu’on peut d’ailleurs retrouver sur « Space », le maxi que le groupe a lancé en septembre dernier.

 

Chez les Phéaciens – Saturnalia Festival, 16-18 novembre 2018

La semaine suivante, je me remettais encore de cette occasion manquée que fut l’Utopia Fest en jetant mon dévolu sur un plus petit festival local du nom de Saturnalia. Inspiré par l’ancienne tradition romaine des Saturnales – fêtes exubérantes célébrant le dieu Saturne et l’arrivée du solstice d’hiver – cet événement explore la musique psychédélique et son univers. Light shows a l’ancienne, rétroprojecteurs, acétates, savon, huile et tout viennent compléter les performances de la scène extérieure tandis qu’autour, divers camions et stands exposent tabac, cristaux, encens,vestes de cuirs, chapeaux de toutes formes et victuailles diverses. Et si vous cherchez les toilettes, c’est simple, c’est juste après la forêt de gigantesques champignons glow in the dark en papier mâché. Puis à un moment ou à un autre, pendant qu’on est transportés par la musique, un avion passe juste au dessus de nos têtes comme une comète.

Dans les faits, les propositions musicales touchaient de près ou de loin au psychédélisme, en passant par le country (évidemment), le ska des jam bands, la soul ou encore quelque chose de plus trash comme le psych rock sabbatique du désert de Sunbuzzed. Rien de mieux pour décrire leur dernier album, d’ailleurs, que l’introduction qu’en a fait la chanteuse, entre deux danses de possession distorsionnées: « Can’t bring it with you when you die, but if you show it to Satan, he’ll let you in. »

 

The Octopus Project – Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

En plus de cette descente en enfer momentanée, Saturnalia m’a aussi envoyée tout droit dans le futur avec la musique numérique et électronique de The Octopus Project. Remplaçant un autre groupe à la dernière minute, le quatuor – autant dire une véritable bête à huit bras, si une telle chose existe – m’a d’emblée impressionnée par l’intensité de son jeu. Les cymbales virevoltaient, les guitares slammaient pendant que la chanteuse manipulait savamment thérémine et claviers. Ordinateurs, synthétiseurs et vocodeurs étaient utilisés sans scrupule par ce groupe aussi pop qu’expérimental. Une belle découverte, d’autant plus que The Octopus Project est un élément fondamental de la scène locale d’Austin, s’y produisant depuis maintenant 19 ans. Et quand on les voit, on sait pourquoi ils sont encore là.

 

Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

S’en est suivi mon aller simple vers l’espace grâce au mythique groupe héritier de Sun Ra, Golden Dawn Arkestra. Suivant l’exemple de cette icône du mouvement afrofuturiste, costumes, danseurs et prédications à l’appui, le groupe nous a plongé dans un monde au confluent du symbolisme luxuriant de l’Egypte et de la science-fiction. Une véritable cabale musicale mêlant funk, disco, ska, psychédélisme et musique du monde.

 

Mon vol vers l’espace a fait une brève escale au Brésil tout juste avant de décoller pour d’autres cieux, tandis que l’ensemble de percussions Maracatu Texas réchauffait la foule de leurs rythmes enfiévrants et de leur polyrythmie aussi complexe qu’attrayante. Le groupe rendait hommage au Maracatu, rituel brésilien qui remonte aux pratiques religieuses des premiers esclaves installés dans cette région.

J’ai terminé ce premier périple musical au coeur des Caraïbes, tandis qu’à l’intérieur du Sahara Lounge – lieu qui accueillait le festival – Kiko Villamizar rendait hommage à la musique traditionnelle de la Colombie à travers ses compositions aux influences latines teintées de modernité par l’électrification de certains instruments. Malgré tout, c’étaient les flûtes, les tambours et les maracas qui avaient la part belle, racontant à leur façon l’histoire de la rencontre entre les premiers esclaves africains évadés et les peuples autochtones des Caraïbes. C’est donc enrubannée dans cette musique envoûtante, calmante par moments et enfiévrante par d’autres, que ma soirée s’est bouclée. Une formule simple, mais rendant beaucoup mieux justice à cet héritage musical que les versions édulcorées de musiques exotiques que l’on peut entendre sur les ondes de toute radio grand public digne de ce nom.

 

 

Repartir en mer – Voyage en Nouvelle-Orléans, 19-24 novembre 2018

Après tous ces voyages astraux, il fallait bien que mes pieds aussi se dégourdissent. J’ai profité des vacances de thanksgiving (car une telle chose existe, ici) pour effectuer un pèlerinage jusqu’à la Nouvelle-Orléans. Baptisée le berceau du jazz, cette contrée aurait été le creuset où cultures hispanophone, européenne, africaine et acadienne (oui oui, acadienne!) ont pu bouillonner pour former ce mélange original dont on trouve encore des traces aujourd’hui un peu partout dans le spectre de la musique populaire.

Bien sûr, j’ai commencé par explorer une rue fameuse…pas Bourbon street, la rue des bars où il est permis de boire en public, mais bien Frenchmen Street, la rue des petites salles de concert jazz. Entre poètes de rue et fanfares, qui savaient faire danser les passants en pleine rue malgré leurs instruments souvent en bien mauvais état, on trouvait une myriade de portes s’ouvrant chacune sur une proposition jazzistique différente. En se promenant, on pouvait passer du calme de la bossa-nova au groove fusion à la Herbie Hancock. Ce fut une belle expérience, bien qu’elle soit un peu gâtée par la forte impression que plusieurs musiciens étaient peut-être là davantage pour la gig que pour le jazz.

Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

 

Parfois, lorsqu’on est à la recherche de quelque chose, on ne réalise pas qu’elle se trouve sous notre nez. Littéralement. Pendant toute une semaine j’ai résidé sous le toit d’une artiste de la scène locale néo-orléanaise sans savoir qu’elle m’ouvrirait la porte de la meilleure expérience musicale de mon voyage. Et ce n’était pas du jazz!

Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

 

Le soir de thanksgiving, elle et ses amis nous ont reçus dans leur humble domaine: World’s End. Ça, c’est le nom d’un terrain vague abandonné qui se trouve à la pointe de la ville, où le Mississipi rencontre un canal. tout juste au faîte de cette pointe, un feu dansait et illuminait les figures de cinq ou six musiciens vagabonds au vaste répertoire de musique folklorique. C’est là que j’ai laissé les heures couler en compagnie d’inconnus, au son de la guitare qui rencontrait les claquements des cuillères et les voix brisées en une singulière harmonie.

Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

 

Le lendemain, dans un contexte plus organisé, mon hôte et ses amis se produisaient devant leur entourage dans une maison visiblement reconstruite à la mitaine dans le but d’accueillir spectateurs et amis. J’ai pu entendre les compositions électro-exploratoires de Wicking Ground ainsi que le folk sale et senti de Skrimshaw, sans compter ces autres musiciens qui, avec des instruments aussi rudimentaires qu’une bassine et une corde, parvenaient à jouer avec coeur et précision.

Skrimshaw – Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

 

 

Et savez-vous ce que j’ai retrouvé? Des sons tellement proches de ceux qui animent la musique de … *roulement de tambour*… Lisa LeBlanc! C’est l’Acadie qui me parlait de chez nous, après tous ces périples.

Photo: Marie-Eve Fortier (iPhone)

 

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J’ai commencé à écrire pour ecoutedonc.ca sans trop m’en rendre compte. Tout d’abord, je n’arrêtais pas de croiser un dénommé Jacques Boivin au Cercle, à l’AgitéE, au Petit-Champlain... partout où l’on trouvait de la musique émergente. À ce qu’il paraît, on était passés par le même journal étudiant, à quelques années près bien sûr (gloire à toi, Éclosion). Puis, un jour, alors que la jeune adulte que j’étais en 2015 commençait à sérieusement s’intéresser au Pantoum et à la scène locale, Jacques m’a demandé de prendre « quelques notes » pour lui à un spectacle… et les a publiées sans aucune modification! J’étais officiellement à bord de ce qui s’avère être – des centaines d’articles, de découvertes et de coups de cœur plus tard – une merveilleuse aventure.

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