Les Louanges
La nuit est une panthère
(Bonsound)

Si c’était pas bizarre qu’une fille de 24 ans exilée au Texas sonne paternaliste, je vous dirais que le p’tit gars de Lévis a fait bien du chemin depuis le jour où je l’ai vu pour la première fois sur scène au Cégep de Sainte-Foy, alors qu’il était à la tête de Naked. Je me rappelle avoir été déçue que son groupe n’ait pas fait long feu, surtout que le gars chantait vraiment bien. « Le gars » – alias Vincent Roberge – a depuis non seulement changé de rive, mais aussi de nom, de style et de ville; roulant sa bosse sous le pseudonyme de Les Louanges, il est passé du côté métropolitain de la force, où d’heureuses rencontres ont fait jaillir son talent. C’est ce qu’on entend distinctement sur La nuit est une panthère, une galette qui promet d’être mémorable. Désormais, trêve de blabla biographique, entrons dans le vif du sujet.

Pitou et Tercel, les deux simples tirés du disque (et accompagnés de remarquables vidéoclips) nous avaient déjà donné un avant-goût du groove inhérent et de l’esthétique sonore recherchée de l’artiste. Lorsqu’elles prennent leur place au milieu des 14 pièces, ces chansons semblent cependant trouver un sens nouveau, plus large. L’album a d’ailleurs l’air d’avoir été travaillé comme un ensemble. On y retrouve notamment quatre interludes de moins d’une minute faisant la transition d’une pièce à l’autre. Les autres titres, plus longs, s’avèrent être, pour la plupart, une succession de sommets. En fait, écouter « La nuit est une panthère », c’est faire un voyage au cœur d’une chaîne de montagnes musicales, dans un vieux char, sous les étoiles.

L’image n’est pas anodine. Dans les montagnes, t’es pas mal haut dans les airs. T’es probablement sur un high et les étoiles te donnent l’impression d’être loin, loin de la civilisation et des problèmes… que ton vieux char ne manque pas de te rappeler de temps en temps. C’est un peu l’atmosphère qui se dégage des paroles de l’album : face à un univers urbain hostile et insensé, l’auteur-compositeur interprète opte tour à tour pour le fantasme, l’ivresse, la nonchalance ou l’exil en soi-même. À ce propos, on retrouve autant de références très directes à la ville – que ce soit celle de Lévis sur Tercel ou la métropole et sa culture populaire avec DMs – que de mentions de lieux aussi éloignés et abstraits que la Lune ou Jupiter. Et planant au-dessus du tout, on retrouve le goût doux et amer propre à la jeunesse québécoise du 21e siècle, à la fois sensible et désillusionnée.

Bon. C’est bien beau de spéculer sur le sens de ces histoires de dépotoir, d’amour anémique et de mauvaise dope, mais il ne faudrait pas passer à côté de l’essentiel: la musique. Et on ne manque pas de choses à souligner! Avec une esthétique remarquablement homogène, l’album parvient à passer par une panoplie d’atmosphères musicales. La nuit est une panthère nous berce avec son groove suave alors qu’on se remet à peine de l’intense énergie de Jupiter, propulsée par ses rythmes laborieux de bossa-nova et ses coulées de saxophone qui, parfois, évoque le spiritisme farouche d’un John Coltrane. Gurilla nous fait remonter vers d’autres sommets avec ses lignes accrocheuses où électro, R & B et hip-hop fricotent avec le jazz. Derrière l’éclat de ces hybridations, on trouve non seulement l’ingéniosité du créateur, mais aussi la qualité de son jeu (que ce soit à la voix, aux claviers, à la basse, aux synthés ou à la guitare) et celui de ses musiciens.

En outre, si elle pige dans le background jazz, rock et même funk de l’artiste, la facture générale de l’album est en même temps d’une rafraîchissante modernité. Tercel et DMs demeurent à ce titre des pièces phares : les sons sont délavés ou déformés, on exploite les couleurs et les textures musicales dans un rendu qui tire profit de toutes ses imperfections. On parvient à y tâter le pouls de la scène locale et underground. On reconnaît aussi au passage la main de Félix Petit, du collectif montréalais DONDEPIANO, qui a co-réalisé l’album.

Avec cette touche expérimentale, La nuit est une panthère se distingue radicalement de la pop toute propre de Rouge FM. Mais en même temps, les lignes mélodiques irrésistibles et le flow original de Vincent Roberge nous font constamment revenir à ces pièces d’une beauté à la fois étrange et accessible. C’est probablement la plus grande réussite de cet album, qui semble vouloir se tailler une place dans les hautes sphères.