Vous l’avez certainement déjà croisé, guitare sous le bras, arborant nonchalamment sa casquette de Labatt 50 et son air un peu perdu. Peut-être qu’il vous chantait : « Je t’aime tellement que je vomirais mon cœur dans ta face », juste en dessous des portes de la rue Saint-Jean. Si vous l’avez croisé plus récemment, Jérôme 50 vous balançait sans doute à la figure les paroles de Skateboard, accompagné par la mouture la plus rock de son groupe jusqu’à présent (Simon Kearney à la guitare, Simon Lachance à la batterie et Martin Plante à la basse) :

On dévale la côte
Assis sur nos skateboards
Ben gelés sur le mush
Pis sur d’autres drogues qui rendent le trip full plus chill

 

Dans quel genre d’univers se retrouve-t-on lorsqu’on plonge dans la musique de Jérôme Charrette-Pépin? En apparence, on retrouve pêle-mêle des chaises musicales, de la crème glacée ou encore des filles qui se frenchent dans l’autobus. Or, quand on creuse au fond de ce pot-pourri thématique, on trouve la sensibilité et le travail sérieux d’un artiste. Entrevue avec un auteur-compositeur-interprète insolite qui sait non seulement divertir, mais aussi ressentir, réfléchir, dire et déranger.

 

Bienvenue dans le camp de vacances Jérôme 50

Jérôme 50 (entrevue) – Photo: Nicolas Padovani

Jetons un œil sur certains éléments du monde que ficèle Jérôme 50 au cœur de ses chansons. Quelles en sont les trames narratives? D’entrée de jeu, il refuse toute limitation : « Moi je me donne UNE seule règle quant aux textes, expliquait-il lors de notre entretien. C’est qu’il n’y a aucune règle. Tu peux toute dire… Tu peux toute dire. »

Tout dire, oui. Le dire n’importe comment, non. En effet, si la musique de Jérôme 50 étonne par ses sujets surprenants, elle n’en est pas moins méticuleusement travaillée et réfléchie. « Pour moi, le gros défi c’est de pouvoir dire n’importe quoi, mais de bien l’amener et de bien l’emballer pour que les choses les plus laides deviennent les choses les plus belles. [Par exemple], un camion de vidanges peut puer, mais ça peut aussi être un vaisseau spatial qui va amener une fille jusque dans l’espace. Un camion de vidanges ça peut être toute. Ça peut être dégueu comme ça peut être le plus beau des moyens de transport romantiques. »

Au-delà de la création du beau à partir de n’importe quelle matière première, les textes de Jérôme 50 abordent aussi différents thèmes qui l’interpellent, comme celui des télécommunications : « C’est un thème qui m’habite beaucoup et qui concerne certaines chansons que j’ai écrites dans la dernière année », explique-t-il. D’ailleurs, en spectacle, ne dit-il pas que la seule règle de son camp de vacances, c’est de lâcher nos maudits téléphones?

 

Le sens caché de Skateboard

Parfois, la référence est beaucoup plus subtile, comme c’est le cas dans la pièce Skateboard (tenez-vous prêts) : « Par exemple, Skateboard en fait, c’est ça… c’est une analogie. En ce moment, au Québec et à Québec, on est sur un hostie de gros trip de mush. On fait tous du mush, mais de façon virtuelle, à mon avis. Pis on fait d’autres drogues aussi : Tinder, pour moi, c’est un équivalent au LSD, les iPad, je mets ça dans le même bac… C’est ça Skateboard », explique Jérôme.

« J’avais commencé à écrire ça en 2014 je pense, poursuit-il. J’étais à Rouyn-Noranda… J’avais commencé à jouer à Call of Duty, parce que je jouais à ça quand j’étais adolescent (j’avais joué peut-être six mois). J’avais recommencé à jouer à ça parce que je n’avais pas d’amis à Rouyn-Noranda. Et là je me suis rendu compte : “hein! C’est débile, c’est donc ben fucké! Je viens de passer trois heures de ma vie à halluciner complètement.” J’ai complètement halluciné que j’étais un bonhomme, et tout ça. Je me suis dit : “Criss, c’est une vraie drogue cet affaire-là”. Et tout de suite m’est venue l’idée de Skateboard. »

Êtes-vous aussi étonnés que moi? Ainsi, avec la musique de Jérôme 50, tenez-vous prêts à être surpris et à toujours trouver d’autres sens à ce qui, de prime abord, peut avoir l’air anodin. D’où lui vient donc ce penchant pour la polysémie des mots du quotidien? L’artiste nous explique qu’avant tout, dans sa musique, c’est justement le texte qui compte le plus.

 

Les paroles d’abord

Jérôme 50 (entrevue) – Photo: Nicolas Padovani

Dès le début de son parcours de musicien, Jérôme 50 s’est avant tout intéressé aux paroles : « Je n’ai jamais tant tripé sur la musique en soi… Paul McCartney, les Beatles, Elton John, David Bowie… j’m’en fous! Ce que je veux dire, c’est que je n’aime pas tant la musique en fait… mais que j’aime crissement les paroles de chansons! Et j’aime la chanson autant que les paroles de chansons. »

C’est pourquoi ce dernier se considère avant tout comme un chansonnier et non pas comme un musicien. « J’ai commencé à écrire des chansons dès que j’ai su jouer de la guitare. J’ai appris l’accord de sol, l’accord de mi mineur, l’accord de ré, puis j’ai écrit une chanson… ça se passait dans un genre de dépanneur. Il y avait juste trois accords, mais c’était l’histoire d’un gars qui rentrait dans le dépanneur, et qui faisait un hold-up », raconte Jérôme.

Pourquoi vouloir, alors, mettre en musique des mots qui pourraient se faire poésie? Pour lui, ce n’est pas du tout la même chose : « Tout ce que j’ai lu en poésie, ça m’interpelle peu, explique-t-il. J’ai essayé beaucoup de choses, j’ai suivi un cours de poésie… et du peu que j’en connais c’est comme s’il y avait un trop grand désir de faire de quoi de beau à mon sens ». Et sans musique, le texte ayant lui seul la tâche de se tenir, c’est plus difficile : « [En poésie], il y a comme un désir de mettre beaucoup de textures aux mots. Ce n’est pas nécessaire en chanson parce que cette partie-là de texture va être comblée par la musique. Il y a donc une différence, une grande différence, et je trouve que ceux qui font seulement de la poésie aujourd’hui sont extrêmement audacieux. Moi je ne serais pas game de faire de la poésie. Aujourd’hui on a tellement besoin d’être stimulés que juste dire des mots devant un micro – ou pire! – juste mettre des mots sur une feuille de papier sans trame narrative, c’est très audacieux. »

 

La perfection dans la forme

Les paroles de chanson, donc, sont ce qui prime dans la musique de Jérôme 50. Et si pour ses choix de sujets il pige allègrement dans les sources les plus farfelues, il se donne pourtant de rigoureux objectifs quant à la forme. Preuve à l’appui, la création du troisième couplet de Je t’aime tellement.

« En 2018, si tu écris un troisième couplet, assieds-toi man… pis écris-en un bon. Dans une chanson à trois couplets, ton troisième couplet, s’il est pas fucking bon, le monde va s’ennuyer rare. C’est ça que j’ai essayé de faire avec Je t’aime tellement, et je pense que ça a donné un résultat minimalement correct. C’est pas mal le couplet qui accroche le plus les gens… Mais j’ai travaillé extrêmement fort sur le troisième couplet de Je t’aime tellement. »

Et dans ce cas-là comme dans d’autres, l’inspiration s’est trouvée de façon inattendue au détour d’un évènement spontané : « J’étais à la bibliothèque municipale, ça faisait un mois que je cherchais, que j’écrivais des affaires… Ça ne marchait pas. Et à un moment donné il y a une belle fille qui est passée dans l’allée. Je suis allée la voir. J’avais juste le début de mon couplet : “Y paraît que ça a pas de classe”. Alors je suis allé la voir et je lui ai dit :

— Hey scuse, admettons qu’il y a un gars là. Il trippe sur toi. Qu’est-ce qu’il pourrait faire s’il voulait te montrer qu’il t’aime, mais qui n’aurait vraiment pas de classe?
Pis elle a dit :
— Ben… si il se mettait tout nu.

Tout de suite, j’ai été écrire. Ça a pris deux minutes et j’avais un troisième couplet. Mais c’était deux minutes pour un mois de réflexion, d’essais, de “ah fuck off” et de “ah j’haïs ça, je recommence”. Voilà. »

 

Ce souci et cette rigueur dans la forme lui viendraient, explique-t-il, de Desjardins et de Brassens : « Chaque auteur a son style, et on est tous influencés par ceux qu’on écoute, convient l’auteur-compositeur-interprète. Moi j’ai écouté Brassens, pis j’ai écouté Desjardins. Ce sont les deux chanteurs francophones qui m’ont le plus marqué. Mais quand tu écoutes Quand j’aime une fois j’aime pour toujours de Desjardins, tu te dis “Oh, ok! C’est fou les règles qu’il s’est donné! ” Ses rimes c’est “a” pis “our” en rimes alternées, et c’est du six pieds, six pieds, six pieds, six pieds. Du genre de demi-alexandrin. »

En témoigne cet extrait :

J’ai pris l’harmonica,
Descendu dans la cour
Et dessous le lilas
J’ai chanté sans détour,

Quand j’aime une fois,
J’aime pour toujours.

« Il est extrêmement rigoureux Desjardins, conclut Jérôme. Il l’a dit lui-même dans une entrevue, que Les yankees ça lui avait pris, je pense, sept ans à écrire. Sept ans pour écrire une chanson! Ok, Jérôme, vas-y prends ton temps, man. Mets le temps qu’il faut, Desjardins a écrit une chanson incroyable qui s’appelle Les yankees pis il a mis sept ans à le faire. » Justement, au moment de notre entretien, Jérôme 50 planchait sur un album à paraître en automne et si la plupart des pièces étaient écrites, ça ne l’empêchait pas de les retravailler sans relâche.

 

Textures musicales : un nouveau terrain de jeu

Jérôme 50 (entrevue) – Photo: Nicolas Padovani

Si la création de chansons a toujours préoccupé l’auteur-compositeur-interprète, il avoue ne pas s’être trop soucié par le passé de l’enrobage sonore, des textures musicales qui allaient pouvoir les mettre de l’avant :

« Moi je travaille tout seul chez nous et je fais mes affaires. Mon gros trip, il est dans l’écriture de la chanson. Après ça, quand je l’enregistre, je fais des maquettes… Au final, je me rends compte que mon EP, Klô gyro nico pépito, c’était une maquette. Je ne savais même pas c’était quoi [faire un album], avoue-t-il.

Réalisateur d’album? Réalisation? Connais pas ça.
Mastering? Connais pas ça.
Mixer? Ah oui je connais ça! Baisse un peut la bass dans la guitare pis mets un p’tit effet », ajoute-t-il avec ironie.

Pour le prochain album, ce sera différent. Progressivement dans les dernières années, 50 a commencé à se pencher sur les autres facettes de sa musique (albums, spectacles, communications) ainsi que s’entourer d’une véritable équipe (gérante, musiciens, réalisateur, étiquette de disques). Lui qui a longtemps aimé fréquenter les Lonesome railroads, il semble parti tout droit sur le chemin d’une carrière professionnelle digne de ce nom. On pressent d’avance les nouvelles explorations qu’il pourra faire sur ce nouveau terrain de jeu qui s’offre à lui.

 

Liberté, mais forçons-nous

Jérôme 50 (entrevue) – Photo: Nicolas Padovani

Au moment de se prononcer sur la question du français dans la chanson québécoise, Jérôme 50 a sorti ses lunettes de linguiste, domaine qu’il étudie à l’Université Laval. Comme dans beaucoup d’autres domaines, il perçoit dans le paysage linguistique la possibilité d’une grande liberté.

« En ce moment, quant à la langue que les jeunes Québécois parlent – notre génération – sky is the limit. On peut tout dire. Le pire des sacres, pour les Américains, pour nous c’est rien. Fuck. Nous ont dit fuck en soupant avec nos parents, pis c’est drôle. »

« C’est ça la tendance, en ce moment on s’approprie beaucoup de termes de l’anglais. On peut essayer de militer contre ça. Moi, au contraire, mes cours en linguistique m’ont appris à ne pas me battre contre l’influence de l’anglais, mais plutôt à l’embrasser. À dire : “Ah ouin, on en est rendus là? Parfait. Travaillons pour que ce soit encore plus cool de parler français… et ce en tenant compte de l’influence qui provient de l’anglais.” »

S’il accepte l’influence de l’anglais, il déplore cependant les usages erronés du français que cela peut impliquer : « C’en est rendu que c’est la grammaire qui est affectée. On emprunte des verbes à l’anglais pis on ne les conjugue plus avec le système verbal du français. On dit “hey hier on a get drunk”. Non. Hier on n’a pas “get drunk”, on a “getté drunk”. On n’a pas “get drunk hier”, ça ne marche pas. Grammaticalement, il faut que tu fasses un effort. »

Sur ce, Jérôme a conclu avec ces phrases qui pourraient tout aussi bien résumer l’ensemble de sa démarche artistique :

« En ce moment, moi je dis : liberté. Liberté, liberté, liberté.
Liberté, mais forçons-nous. »

 

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