C’est au Festival OFF de Québec, en 2014, qu’est survenue la première apparition du phénomène. Ce n’était pas Alexandre Martel, le gars de Mauves qui roulait sa bosse déjà depuis 2008. On l’appelait plutôt Anatole, et on ne savait pas encore qu’il allait devenir l’une des figures emblématiques de la scène locale de Québec. Aujourd’hui, quelques heures seulement avant son nouveau passage au Festival OFF – avec cette fois en main la fameuse carte blanche qui lui donne tous les droits – on vous présente quelques extraits de notre entrevue avec le marionnettiste d’Anatole.

Transcription : Tatiana Picard

Les débuts du squelette dandy

Anatole – Photo : Jacques Boivin

Alors que le concept d’Anatole s’est développé au fil d’heureux hasards tissés par les Parques, l’idée d’une mise en scène élaborée est rapidement survenue dans la tête d’Alexandre Martel. Cela a pu se concrétiser lorsqu’il eut à monter, après le OFF, un spectacle pour les Francouvertes de 2015 : « On n’avait pas le choix de présenter un show d’une demi-heure, et je savais que je voulais aller plus loin avec l’aspect scénique, pour essayer de choquer un peu », explique-t-il.

À l’époque, le chanteur avait notamment travaillé avec Émilie Rioux pour la mise en scène : « Au début, je trouvais ça vraiment tough à faire… Elle m’a vraiment aidé à me donner confiance. Après ça, je savais que je pouvais simplement suivre mes obsessions, puis que ça allait être correct. » En effet, si Anatole est aujourd’hui si décomplexé sur scène, c’est grâce à tout un travail fait en ce sens par Martel.

« Au départ, explique-t-il, la peur d’être ridicule était quand même là… Je me rappelle : juste avant les Francouvertes, on avait fait un genre de show privé au Pantoum pour essayer de jouer devant un public et pour voir comment ça pouvait aller, comment le monde réagissait à ça… Juste avant de commencer, je me disais : “Je ne peux pas faire ça, c’est complètement ridicule. J’ai un suit de squelette, je me mets du rouge à lèvres, je me touche. C’est cave, le monde va rire de moi. On ne peut pas faire ça! ” »

« Puis là, finalement, on l’a fait et c’était correct. Je ne suis pas mort et le monde a aimé ça. On s’est dit : il y a de quoi à faire. Ça fait qu’on a poussé plus loin […]. Après [le spectacle aux Francouvertes], je me suis rendu compte que ça avait été vraiment libérateur, puis qu’il était temps que ça tombe, ces barrières-là », conclut Martel.

La scène comme une usine à fantasmes

On lui demandait l’effet qu’il faisait à son auditoire: «Le choc vient de la première fois, après ça on veut juste renouveler l’expérience et on y prend goût.» Lancement L.A. / Tu es des nôtres – Photo: Marion Desjardins

Aller plus loin, c’est ce qu’Anatole a fait en montant des spectacles de plus en plus grandioses et inattendus. À une époque où l’« authenticité » de la musique indie avait la cote, Martel sortait costumes et maquillages, décors et jeu d’acteur. De salle en salle, il captivait son auditoire avec des propositions de plus en plus osées. Au lancement de son premier album, L.A. /Tu es des nôtres, il avait élaboré une vraie représentation théâtrale qui nous plongeait dans l’univers du Los Angeles d’Andy Warhol.

Cette démarche artistique dévoile la conception toute particulière de la scène que possède Alexandre Martel : « J’ai toujours eu l’impression que la scène, c’était un truc qui était vraiment contre nature, explique-t-il. Il y a un truc qui n’est pas naturel dans le fait de vouloir être sur scène et de dire “regardez-nous, regardez-moi”. T’sais, même si tu joues de la musique, que tu bouges et tout, pour moi, c’est la même chose que de juste se croiser les bras puis que le monde te regarde. […]Et ils disent “ah, cool”, ou “pas tant beau”. Ça reste un peu ça à un niveau primitif, là. C’est s’exposer et être vraiment vulnérable », explique-t-il.

Alors, si monter sur scène, c’est déjà se mettre en scène, autant le faire de façon à se dépasser. Selon Martel, c’est de toute façon le propre de la scène de permettre de transcender le naturel pour aller au-delà : « Dès que le théâtre est né, les gens ont été masqués. Ils ont essayé d’avoir l’air d’autre chose que des êtres humains pour en imposer plus ou pour essayer de toucher à une vérité qui dépasse la vie quotidienne, observe-t-il. Et puis, même au théâtre, c’est un truc qui est mort rapidement », ajoute-t-il cependant.

En effet, selon l’artiste, cette tradition s’est perdue au profit d’une genre de quête humaniste où le texte s’est mis à prendre toute la place : « Il y a beaucoup de gens qui ne seront pas d’accord, mais je trouve qu’on vit dans une société où il y a une grande dictature du texte. Le texte est un truc figé qui est perçu comme l’aboutissement même de la raison humaine. […] Ça fait que le théâtre s’est pris dans son texte puis qu’il s’est retrouvé pris avec les obligations d’une psychologie. »

Ainsi, Martel se voit peut-être comme le successeur d’une tradition qui s’est perdue et qui chercherait à traduire quelque chose qui est d’un autre ordre que de la psychologie humaine : « Moi, j’ai l’impression que le texte au théâtre, c’est un prétexte. […] Et la psychologie des personnages, ça fait juste mettre des bâtons dans les roues de la vraie expression théâtrale, qui est une expression corporelle et d’espace… », explique l’artiste.

« En musique, c’est la même chose, poursuit-il. Même sur scène, aujourd’hui, il [faudrait] entendre le texte, ou on devrait servir le texte en jouant. Le texte, c’est un prétexte. Le personnage, il n’a pas de psychologie. Il est plat. Il n’a pas de profondeur, il n’a rien à dire. Je ne veux rien dire, je veux juste… je veux juste être dans l’espace. C’est ça la scène, pour moi. »

Et en explorant cette façon d’être dans l’espace, en exploitant ce désir d’être regardé et de donner un spectacle, Alexandre Martel utilise un mode de création qui dépasse celui de la simple raison : « Pour moi, c’est un mode d’interprétation du réel qui est aussi valable que celui de la raison… C’est comme un peu cliché de dire ça, mais j’essaie vraiment, le plus possible, depuis quelques années, de moins réfléchir et d’accepter mes obsessions. » C’est un travail continu de l’artiste dans sa démarche, qui l’amène à prendre son public par les tripes plutôt que par la tête, à lui faire vivre quelque chose d’intense plutôt que de lui faire chercher à comprendre. « Je suis encore prisonnier de plein de choses, avoue-t-il, mais j’essaie toujours d’enlever le plus de chaînes », conclut le musicien

« Il y a tout le temps des trucs qui viennent s’imposer à moi sans que je sache pourquoi. Comme le serpent dans Coco de Mauves. J’ai dit : “On va faire un gros serpent.” Pourquoi? Je ne le sais pas. […] Les gens verront bien ce qu’ils veulent voir là-dedans. Mais au moins, je ne sais pas, un serpent de huit pieds de haut, c’est rare que tu voies ça, dans la vie. »
Mauves – Photo : Nicolas Padovani

Aimer, détester et se connaître soi-même

Si Alexandre Martel perçoit l’expérience de la scène comme une émancipation, il semble suggérer que cette expérience amène aussi les spectateurs à vivre une certaine transformation. En effet, l’artiste cherche définitivement à faire vivre de fortes émotions à ses spectateurs. Que ce soit de l’émerveillement ou même du dégout.

« C’est ça qui est important, je trouve. C’est d’obliger les gens à se positionner, explique-t-il. Le monde aime beaucoup le statu quo et l’espèce d’engourdissement de la vie quotidienne. Je le dis comme si j’étais extérieur à ça, mais tout le monde est à la portée de ça… et puis c’est difficile d’y résister parfois, surtout quand tu as des enfants. […] Il me semble qu’il faut soit aimer passionnément ou détester au plus haut point, dans ces trucs-là. Ça fait du bien, c’est juste la vie qui prend le dessus dans ces cas-là, t’sais. »

Martel, qui collabore aussi depuis quelque temps avec Hubert Lenoir autant sur scène que sur son album, répond d’ailleurs assez bien à ceux qui se sont indignés récemment au sujet de ce nouveau projet : « Le monde que ça fait chier, je suis content que ça les fasse chier, parce que c’est du monde qui devrait apprendre à se connaître mieux. C’est complètement anodin ce qu’il y a sur scène. Je veux dire, il y a un gars en bedaine avec du fard à paupières qui chante des tounes, puis toi, ça vient te choquer profondément. Il n’y a rien, là. Ça fait que si ça te confronte et que ça te choque, c’est parce qu’il y a un truc en toi, [refoulé ou pas], mais au moins, ça va t’apprendre à t’obliger à le délimiter. Et c’est facile de rester juste dans le refus, mais au moins, il peut y avoir un processus qui s’amorce… »

Quelles avenues pour Anatole?

Anatole – Photo : Jacques Boivin

Alexandre Martel travaille actuellement sur le prochain album d’Anatole à paraître cet automne. Dernièrement, il a aussi commencé à travailler avec de nombreux groupes sur leur mise en scène – élaborée ou pas – dans le but de les amener à prendre conscience de leurs contraintes et afin de canaliser l’énergie sur scène. Ce sera d’ailleurs l’objet d’un autre article complet. L’ensemble de ces démarches pousse l’artiste à continuer ses explorations de l’art de la scène. Difficile de savoir ce que nous réserve la suite dans son univers d’intuitions, de rêves et de fantasmes. Seulement, certains éléments portent à croire qu’on pourra être à nouveau surpris et déboussolés…

As-tu été impressionné en show dernièrement?

« En show, disons que le dernier band local qui m’a impressionné, c’était les Martyrs [de Marde]. Je les avais vus au OFF [l’été dernier]. Je ne sais pas, je trouve que la violence, c’est quelque chose d’intéressant et qui n’est pas exploité beaucoup. Ça fait longtemps que j’ai cette idée-là, et là, eux, ils le font un peu à leur manière. »

Les Martyrs de Marde. Photo : Nicolas Padovani

« Je trouve que les gens n’ont pas assez peur, dans la vie. Les gens sont angoissés et ils pensent que c’est ça, avoir peur. Avec les Martyrs, des fois, quand ça dégénère, tu es comme pris dans la salle, et autour de toi, ça se met à… C’est un truc de violence dans lequel tu ne voulais pas nécessairement aller et qui ne s’annonçait pas nécessairement au début. Je trouve qu’il y a quelque chose de vraiment intéressant là-dedans. »

« Ils ont le sens du rituel. Encore une fois, je reviens à ça, mais c’est pour ça que c’est si fort. Tu as l’impression que c’est plus grand que ce que les gens font sur scène. […] Ils réussissent à taper dans quelque chose qui est plus grand qu’eux, une espèce d’énergie primaire dont tout le monde a une parcelle en lui. C’est ça qui fait que ça marche. »

On pourrait en dire de même pour lui, et nous avons tous très hâte au spectacle de ce soir.