Les pieds frappent le sol au rythme de la musique, les mains se lèvent et les corps se mettent à danser : malgré le récent décès de Simon Carpentier, co-fondateur du groupe Her, Victor Solf réussi haut la main à rassembler la voix des Québécois lors de son tout premier passage sur la scène québécoise. Si son grand ami n’est plus, le public pourra cependant affirmer que c’est tout un hommage qui lui a été fait cette semaine. Les planches sont en feu et tout laisse croire qu’elles le seront pour encore bien longtemps.

L’ambiance était des plus particulières ce dimanche 20 mai dernier à L’Anti Bar et Spectacles, situé sur la rue Dorchester, alors que le groupe originaire de France venait mettre les pieds pour la toute première fois dans la ville de Québec. Her, collectif composé d’hommes mais nommé ainsi pour la cause de la femme et du féminisme, était au programme ce soir-là avec pour première partie Laura Lefebvre. Déjà une heure avant que le spectacle ne débute, on pouvait sentir la fébrilité que le public avait face à la soirée qu’il s’apprêtait à vivre. Tous étaient au courant du récent décès de Simon Carpentier, qui était à la base du projet, mais qui, après avoir été diagnostiqué d’un cancer en 2010, a rendu l’âme en août dernier avant même de pouvoir terminer l’album Her. Projet commun qu’il entretenait depuis plusieurs temps déjà avec son ami d’enfance Victor Solf, ce dernier s’est donc retrouvé seul aux commandes du collectif musical pour finalement achever et publier l’album le 30 mars dernier. La perte de son partenaire ne l’a pourtant pas freiné dans ses ambitions : depuis quelques temps, Her est en tournée afin de rendre hommage à cet ancien membre qui n’aura jamais pu voir le projet sous la lumière du jour. Nul besoin d’expliquer que la soirée s’annonçait lourde en émotions.

Les rideaux s’ouvrent.

Les lumières s’allument.

Laura Lefebvre – Photo : Marilou Boutet

Entre en scène Laura Lefebvre, accompagnée de Joey Proteau à la guitare, pour assurer la première partie de la soirée. Rarement a-t-on vu une foule aussi attentive. L’auteure-compositrice-interprète de 20 ans originaire de la Beauce s’est elle-même prononcée sur un ton rieur quant au silence qui régnait dans la salle. Pas un mot, pas un son ne venait déranger l’atmosphère rêveuse qui submergeait le public. Même les mouches semblaient, le temps de quelques secondes, arrêter de voler pour laisser toute la place à ce qui se déroulait devant nos yeux. Mais comment ne pas rester bouche-bée face à la sublimité de sa voix qui semblait résonner à n’en plus finir et à l’ambiance voluptueuse qui se dégageait par la justesse de la guitare? L’artiste, qui commence tranquillement à faire sa place sur la scène musicale de Québec, notamment depuis la sortie de son premier EP en mars dernier intitulé L’amour mécanique, semblait jouer d’un ton nonchalant ses titres pourtant lourds de sens. Si on devait mettre un mot sur sa prestation : douceur. Les paroles mélancoliques s’entremêlaient avec la musique d’un calme limpide et pourtant bouleversant, sous des notes parfois folk, d’autres plutôt rock, mais toujours sous un drap sombre et minimaliste. Tout coulait comme de l’eau de roche, que ce soit des titres tels que Violence, La bête, Alcaline ou même la reprise de la chanson All is full of love. Sans parler de Proteau (Gaspard Eden) à la guitare, un artiste notamment connu dernièrement pour avoir participé aux Nuits psychédéliques de Québec et pour le lancement de sa carrière solo, étant connu auparavant sous le nom d’Ego Death. Une de ses compositions, Corridor, a également été présentée par ce dernier et a su charmer les cœurs rêveurs des membres du public. Ainsi plongé dans le rêve et la mélancolie, le public a applaudi abasourdissement cette première partie.

Silence.

Le public se regarde, tous savent ce qui les attend.

Le calme avant la tempête.

Victor Solf débarque sur scène, lève les yeux au ciel et met la main sur son cœur comme pour remercier quelqu’un qui ne serait plus des nôtres. Comme pour remercier celui qui devrait partager la scène à ses côtés en ce moment même. Le nœud à la gorge, l’interprète désormais solo prend le micro et s’installe devant son clavier électronique. S’ensuivent ensuite quatre autres musiciens qui le suivent sur scène.

La musique démarre et c’est à ce moment précis que la tempête se déclenche.

« J’aimerais dédier cette chanson à Simon. Ce soir, ce n’est pas la mort ou la tristesse qui vont prédominer, c’est l’espoir, c’est la vie », dit-il avant de commencer quoi que ce soit.

Her – Photo : Marilou Boutet

Accompagné de son équipe, soit un guitariste, un bassiste, un pianiste et un percussionniste, le chanteur n’a même pas eu le temps de jouer la deuxième note que déjà la foule claquait des mains et récitait les paroles apprises sur le bout des doigts. Rarement a-t-on vu un spectacle commencer de manière aussi forte sur la scène de l’Anti. Alors que quelques minutes plus tôt tous étaient dans un silence complet, la sérénité a immédiatement fait place à un réel hymne à la vie. Rappelant la soul des années 60, le groupe a un style qui lui est propre et c’est ce que tous ont pu constater lors de cette performance. Une musicalité très électronique et sensuelle à la fois se dégage des compositions. Sexy, c’est le mot qu’on pourrait utiliser pour décrire la musique de Her (notamment la pièce Union, qui s’est méritée des sifflements dans la foule dès la première note de basse). La goutte au front et la voix pleine d’émotions, Solf et son groupe ont su faire plaisir au public en lui jouant leurs titres les plus populaires, tels que Five minutes, Together, Blossom Roses et We choose, en plus de jouer certaines moins connues, notamment Icarus, seule composition qui n’a pas été écrite avec l’aide de l’ex-membre du groupe.  

Her – Photo : Marilou Boutet

Et que dire de l’atmosphère. Non seulement les cinq musiciens nous ont tout donné, mais nous ont-ils ouvert le spectacle sur une toute autre dimension, beaucoup plus grande et complexe, par les diverses interventions et regards jetés entre eux qui donnaient l’impression qu’un lien plus grand que nature les unissaient. Leur musique, déjà appréciée de tous , prenait sur scène une forme beaucoup plus recherchée : les instruments étaient maniés de manière religieuse, Solf dansait comme s’il s’agissait de son dernier jour et les pièces étaient abordées d’une manière totalement créative quant à ce qu’on pouvait entendre sur leur album. On avait peine à croire qu’on était à un petit bar de Québec: le temps d’une heure et demie, on se serait crus sur la scène d’un grand théâtre de renommée. Leur vitalité et leur force était contagieuse : après tout, comment rester indifférent face à cinq jeunes hommes en deuil d’un de leur pair? À la vue de cinq passionnés qui déchirent leur voix, qui frappent le sol à en ranimer les morts, qui constamment lèvent les yeux dans l’espoir de trouver un signe de vie de celui qui les a quittés trop tôt?

Her – Photo : Marilou Boutet

Victor Solf a également pris un moment intime entre deux chansons avec le public pour lui témoigner à quel point tout cela le touchait; être sur un autre continent et pourtant voir les gens chanter les paroles qu’il avait écrites dans ses débuts, voir son rêve enfin se réaliser et le partager avec les gens ici présents, tout ça, oui, lui donnait les larmes aux yeux. Pas besoin de vous dire que le public est aussitôt tombé en larmes à ses côtés.

Éclairage varié et électrisant, scène dynamisée, confessions de la sorte partagées avec le public et quelques reprises de leurs plus grands succès en version acoustique, non, vraiment rien ne manquait à l’appel.

Her, un nom qui résonnera pour encore bien longtemps. Alors que tous s’attendaient à un spectacle sombre et tragique, nous avons plutôt compris que c’est avec la voix déchirante, la basse sensuelle et le funky du clavier que le groupe a décidé de se tourner vers la lumière. Ce dimanche, nous avons célébré la vie et avons profité d’un moment qui nous a semblé précieux, autant pour l’auditoire que pour le groupe. Les projecteurs se sont tournés vers eux dimanche et ils repartent encore avec la même étincelle, mais qu’en sera-t-il de ce groupe? Nul ne le sait, même pas eux, ont-ils avoué à la foule. Mais une chose reste sûre : la vie allumera leurs voix pour encore bien longtemps afin de passer le message d’espoir qui les anime.