Devant la porte 76, quelques individus passent le temps une cigarette entre les doigts. Des artistes, sans doute. On ne saurait le dire, il fait si sombre.

– Jouez-vous tout à l’heure?
– Peut-être… on verra… Et vous? Jouez-vous tout à l’heure?
– …Ah, je ne sais pas… Tu vas voir!

Dans un monde qui nous lance constamment au visage ses informations à coup de torrents notificatoires, certains aiment baigner un instant dans le mystère. On le goûte, on l’alimente et on se laisse surprendre. C’est sans doute la raison pour laquelle tous ces oiseaux de nuit se sont retrouvés, l’autre soir, au spectacle du Pantoum dont la programmation avait été gardée secrète.

1.

On se regarde. Tout le monde est un artiste potentiel, ou presque! Les rumeurs bourdonnent, puis finalement elle monte sur scène avec son acolyte. Deux guitares et deux voix s’entremêlent en d’éphémères textures musicales. Épurée, la musique de L i l a est elle-même enrobée d’une atmosphère mystérieuse. Tout en lenteur et en douceur, la voix expressive et aérienne de Marianne Poirier développe des mélodies oniriques qu’elle pose avec agilité sur ses accords de guitare. Elle peut se permettre d’aller jouer entre les notes, histoire de créer des mouvements tension-détente subtils qui rendent bien toute la charge émotive qui semble accompagner ses compositions. Au synthé ou la guitare, parfois avec l’aide d’un archet, Anthony Cayouette vient y placer délicatement des touches d’effets sonores. Entendez-vous? Il y a du silence entre les notes… Et le public écoutait, captivé, les sons de cet autre univers.

2.

À qui le tour? Trois musiciens de Montréal viennent installer leurs instruments : aux côtés d’une basse et d’un saxophone, beaucoup de synthétiseurs, de petites machines et de claviers. Retour contrastant à la vibration que nous annonce d’emblée Oblique avec sa première pièce. Un fil conducteur demeure malgré tout : le délicieux sentiment d’instabilité inhérent au mystère. Si les compositions du groupe groovent, elles entraînent aussi ceux et celles qui les écoutent au cœur d’un pays des merveilles musical où l’incertitude de l’exploration est parsemée de fragments lumineux. Un véritable délire d’harmonies saturées et de mélodies aux reflets changeants sur fond d’ostinatos rythmiques. Ou c’était peut-être aussi l’inverse : un véritable délire d’explorations rythmiques aux reflets changeants sur fond d’ostinatos mélodiques. Dans tous les cas, avec la contribution de Kevin Savard aux éclairages, l’expérience de cette pop d’avant-garde fut quasi transcendantale.

3.

Après l’entrée en matière introspective de L i l a et la captivante expérience musicale d’Oblique, le rock psychédélique et dansant de Rust Eden offrait une finale toute en complémentarité. Le groupe a d’ailleurs montré qu’il avait lui aussi fait ses armes du côté des sonorités et des rythmiques plus edgy, notamment avec la pièce Deny Squid, tirée de leur dernier album. Ponctuée des interventions pour le moins originales d’Alexandre Larin, chanteur et guitariste, la performance du groupe a fait bouger les plus braves jusqu’aux petites heures du matin. On leur a même soutiré un rappel inattendu pour prolonger le plaisir.

X

À la fin de la soirée, alors que le voile du mystère avait été levé, on a quitté le Pantoum encore sur un high. La soirée a été un succès autant sur le plan de la programmation que sur celui de la qualité d’écoute. Il faut dire qu’en choisissant des artistes qui avaient en commun de mélanger avec aisance exploration et accessibilité, les organisateurs de l’évènement ont bien ciblé les goûts du public…ainsi que les nôtres! Que cela serve de leçon à ceux qui ne sortent de chez eux que pour les valeurs sûres : parfois, la vie goûte meilleur avec un soupçon d’inconnu.

L i l a

Oblique

Rust Eden

 

En images 

 

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