SUUNS
Felt
(Secret City Records)

Felt est sorti vendredi, moins de deux ans après Hold/Still. En si peu de temps, le groupe montréalais a pourtant réussi à nous offrir un album très abouti et cohérent, quoique déstabilisant.

Dans sa critique, Andrew Harrison a évoqué un thriller télévisuel scandinave pour résumer cet album. Personnellement, l’univers proposé par l’album Felt m’a donné l’impression de me retrouver dans un village industriel abandonné, aux proies à un incendie décimant tout l’endroit. Pendant ce temps, un couple se promène main dans la main, du sang recouvrant ses habits de haute couture. Une affection sincère lie les deux tourtereaux.

Bref, un univers où l’onirisme industriel côtoie l’horreur organique. Un monde rempli de distorsion, de douceur, d’urgence, de violence, d’amour, de désespoir et de candeur. Tout ça à la fois. Le talent de SUUNS est de transcender toutes ces caractéristiques pour éviter un mélange afin d’offrir plutôt une intégration, une inclusion, un monde à soi. On a ainsi l’impression que le groupe nous prend par la main avec un univers cohérent et logique, pour ensuite nous pousser dans un précipice nous obligeant à grimper sans aide. Un défi offrant l’occasion de découvrir les beautés de cette montagne froide, mais accueillante à la fois.

Concrètement, qu’est-ce que toutes ces évocations signifient ? Un album difficile à décrire de manière nette et précise. C’est une œuvre qui s’écoute avec le cerveau, difficilement avec ses tripes, même si les miennes ont été bien agrippées. On adore ou on laisse de côté. Quant à moi, je peux vous affirmer que j’ai vraiment aimé sortir de ma zone de confort et avoir été obligé de m’arrêter et de ne rien faire d’autre que de me concentrer. Un luxe, mais qui est parfois nécessaire pour constater à quel point le Québec est chanceux d’abriter des artistes créatifs.

La voix de Ben Shemie, malgré les distorsions et le vocodeur utilisés tout au long de Felt, reste douce et agréable, en ne forçant jamais la note. Cet aspect suave et robotique à la fois donne le ton au titre de l’album : la technologie n’aura finalement jamais le dessus sur la volonté de ressentir, de toucher, de vivre des expériences. Par exemple, dans Peace and Love, le chanteur réclame à son amour de ne pas le quitter, de ne pas lui faire sentir comme No One. Il lui demande si cette personne ressent parfois des émotions.

Ce sont les arrangements musicaux qui permettent de créer l’enveloppe sonore industrielle. C’est loin d’être monotone et plusieurs styles traversent l’album. La pièce X Alt et ses notes de saxophone rappellent le jazz expérimental de Sun Ra; Baseline a un petit côté punk saupoudré d’influences à la Kraftwerk; Look No Further est le croisement entre Gorillaz et Tinariwen; After the Fall nous plonge dans un sous-marin rétrofuturiste du XIXe siècle, avec ses notes de sonar et ses arrangements électroniques simulant un violon en début de pièce.

Le quatrième album du groupe montréalais n’est donc pas une œuvre fédératrice et accessible. C’est plutôt exigeant. J’ai finalement beaucoup aimé faire cet effort, qui en vaut la peine si on affectionne de se retrouver dans des univers musicaux assumés, intenses, entiers et parfois déstabilisants.