Une constante se dégage lorsqu’on assiste à un concert de Canailles; ce groupe maitrise les mécanismes pour faire lever une soirée et pour transformer chaque spectacle en communion festive. Impossible de ne pas embarquer dans cette frénésie, peu importe l’état d’esprit dans lequel le spectateur franchit les portes de la salle. Ces jours-ci, l’octuor présente Backflips, un nouvel album concis, aussi beau de l’extérieur (voir la magnifique pochette signée par Daphné Brissette) que par son contenu. Avant leur performance au Cercle, nous avons eu la chance de nous entretenir avec deux des membres fondateurs: la chanteuse Daphné Brissette et le chanteur et mandoliniste Erik Evans.

(Photos: Amélie Kenny-Robichaud)

Les premiers balbutiements du nouveau spectacle

La veille du concert au Cercle, le groupe lançait son album au La Tulipe à Montréal. Une foule bien compacte s’y est entassée, et Daphné semblait surprise. D’emblée, elle l’explique: «Tu ne peux pas t’assoir sur ton succès et te dire que le monde va être là. À chaque fois tu ne le sais pas, on lance un évènement Facebook, pis t’espères que le message se passe.» Erik renchérit: «Quand les rideaux ont ouvert, c’était plein en tabarnache. Il était l’heure qu’on commence depuis une demi-heure, mais il fallait retarder, car il y avait encore un line-up d’un coin de rue!» Et avec trois albums est-ce plus facile de concevoir le spectacle? «C’est un beau problème, l’inverse est un peu plate. Quand on a sorti Ronds-Points, Dan, notre joueur de banjo est allé vivre en Louisiane. Donc au moment où il est parti, ça a enlevé 4-5 tounes du répertoire.Là, c’est plus l’inverse. On a du jus et on va pouvoir faire n’importe quoi.» Daphné mentionne ensuite que d’avoir un plus gros répertoire et ainsi changer les « setlists » permet de garder une spontanéité dans les concerts.

Au sujet de l’enregistrement du nouvel opus

Si lors de l’enregistrement des deux premiers albums, les chanteurs et le reste des musiciens étaient séparés en studio, cette fois, tout le monde était dans la même pièce du studio Breakglass. «Toute la gang, les huit en rond à se regarder, pas d’écouteurs. C’était une belle expérience», explique Erik. Tonio Morin-Vargas, le réalisateur gravitait déjà autour du groupe: «On aime travailler avec des chums, autant pour les collaborations que pour la réalisation ou les clips.» Daphné explique d’ailleurs qu’il est très perfectionniste et que certaines chansons ont été jouées un nombre incalculable de fois lors de la douzaine de jours en studio. Cela permet en outre d’aborder la tournée bien rodés. Si Canailles est arrivé en studio avec une banque bien garnie de chansons, le processus d’enregistrement réserve assurément des surprises. «Tu penses que t’es prêt, et là tu arrives en studio et tu te rends compte qu’il y a plein d’affaires qui ne marchent pas. Le studio, c’est une loupe», explique Daphné. Éric Villeneuve, réalisateur du deuxième disque, avait d’ailleurs une expression consacrée: l’humilitron. Erik décrit le concept: «Tu fais un bout, par exemple pour moi de mandoline, et là il disait: es-tu prêt a passer à l’humilitron? Puis, il droppe le reste et là il y a juste moi qui joue et tu te dis: câlisse que c’est laite!»

La piñata expliquée

J’ai questionné Daphné au sujet du graphisme derrière l’album. «C’est vraiment long trouver la bonne idée. J’ai eu un flash avec la piñata. C’est festif, mais il y a aussi une destruction là-dedans. Je trouvais que l’image était forte. C’est presque entièrement fait à la peinture.» Ce côté destruction qui s’oppose à la joie est d’ailleurs au centre de l’inoubliable clip du premier extrait Rendez-vous galant, une carte de visite qui cadre bien avec les thématiques de l’album. Quand on demande à Daphné si elle aime la conception visuelle, elle répond décidée: «J’adore ça, mais c’est vraiment stressant parce que c’est mon projet et il y a de grosses attentes. Lui (Erik) c’est le plus difficile, il me dit de retourner au travail!» Erik se défend et prétend toujours l’encourager: «C’est pas vrai! C’est toi qui me pokait tout le temps! Moi j’aimais ça, mais j’essaie d’être critique.» Les deux membres s’occupent souvent du côté visuel et ils nous annoncent d’ailleurs un autre clip pour la chanson Gna Gna qu’on nous a décrit en deux mots: grandeur nature.

Discussion autour des nouvelles chansons

Pour la sélection des chansons, on essaie de garder celles qui représentent le mieux le groupe. «Je ne me verrais pas arriver avec une toune politique, je suis pas mal sûr que ça ne passerait pas, on n’est pas un band engagé, même si on a nos idées sur le sujet», nous expose Erik. Si Canailles est essentiellement festif, l’album comporte tout de même quelques chansons plus mélancoliques comme Tête en lieu sûr, une composition de Daphné: «L’histoire d’une personne vraiment seule qui reste ploguée devant sa TV plutôt que de profiter de la vie.» Elle qualifie la chanson Chu brûlé de monstre en concert. J’ai demandé à Erik d’en expliquer la genèse: «[rires] S’t’un soir de brosse, à la fin, le monde était couché et il restait Annie Carpentier, Olivier Belisle pis moi. Il était 4h du matin, c’pu l’temps de rien faire. On écrivait des affaires, on faisait semblant de travailler. Il nous restait un fond de gin-tonic et on le tétait. Pis y’a Annie qui disparait avant de revenir avec une gigantesque coupe de vin blanc. On la regarde en disant: Annie c’est quoi ça câlisse…» Elle a rapidement rétorqué: «Ben là j’m’en criss, j’irai en racheter d’autre demain… c’est du vin de cuisson.» «L’idée de la toune est partie de là. C’t’une toune qui parle du québécois moyen, du petit confort d’alcoolo.» Sur Jachère ou Margarita, on sent une dichotomie entre le plaisir de faire des concerts et les aléas de la vie sur la route. Lorsqu’on demande comment ils se sentent à l’approche de la nouvelle tournée Erik est catégorique: «J’avais hâte, j’étais tellement écoeuré dans les dernières semaines, on était en répétition, pis s’enfermer dans un local et répéter les tounes, ça peut être le fun…» Daphné l’interrompt: «Erik n’aime pas ça pratiquer.» «Ostie que c’est plate! Le fait qu’on tourne pas mal, ça fait qu’on n’a pas vraiment besoin de pratiquer à part pour des nouveautés dans un spectacle.»

La vie de tournée

Si la troupe vie souvent des moments trippants sur la route, comme cette fois où le propriétaire de La Taverne à Saint-Casimir a organisé un concours de hot-dogs après avoir vu le clip de la chanson Dimanche, le gagnant faisant fructifier son argent dans les machines pour finalement payer des shooters à tout le monde, Erik nous explique qu’il y a aussi de (rares) places qui pourraient se retrouver sur une blacklist comme cette petite ville portuaire québécoise: «[…] on veut pu mettre les pieds là, câlisse que c’est plate. C’est tellement dépressif, t’arrives là-bas, la place est à moitié pleine, le monde jase entre eux autres. Tu finis par te dire: quéssé qu’on fait icitte? C’est pas juste nous autres… Bernard (Adamus) veut pu aller jouer là non plus. T’as l’impression que ça sert à rien, tu t’en vas pas leur faire plaisir et tu ne te fais pas plaisir non plus. Pis la bière est dégueulasse…» Daphné renchérit:«Si on pouvait prendre un crayon et juste la rayer des villes du Québec…» Il semble que le public français est pour sa part assez difficile à analyser tant ils sont respectueux et calmes, ce qui fait générallement contraste avec les foules éclatées qui se présentent habituellement dans les concerts de Canailles.

Questionnaire musical en vrac:

Depuis le début du band quel disque a tourné le plus dans la van?

DB: C’est Pain d’maïs c’est sûr… En France on a eu une tournée de six semaines, il y a quelqu’un qui nous a donné un album disant qu’il faisait du cajun. C’était pas bon… c’est pas bon. Je sais pas pourquoi, mais on était tellement rendus fou de faire de la route tout le temps qu’on faisait jouer l’album et on chantait les paroles.

EE: Je l’écouterais là! … Sinon c’est le copilote le DJ.

DB: Alaclair ensemble a pas mal joué, Quebec Redneck aussi…

Quand vous consommez de la musique, vous êtes plus numérique ou physique?

DB: Nous autres on achète pas mal de vinyles…

EE: Juste des vinyles, j’ai même pas d’ordi…

DB: On est tous vinyle dans le band.

Qu’est-ce que vous avez acheté récemment?

EE: Avec pas d’casque vient de sortir ses deux premiers en vinyle… j’ai juste écouté ça toute la semaine.

DB: J’ai acheté King Gizzard and the Lizard Wizard, sinon j’ai acheté Blaze Velluto Collection de Québec… c’est bon!

Quand vous revenez d’une fin de semaine de tournée, quel serait l’album idéal du lundi matin?

DB: En revenant de tournée?… Le silence. [rires] Souvent, t’as les oreilles qui sillent.

EE: J’ai une collection de vinyles hawaiiens… ça ou Avec Pas d’Casque encore!

Si vous pouviez choisir d’entendre un nouveau disque de n’importe quel artiste, vous choisiriez quoi?

EE: Radiohead a déjà sorti un nouveau disque hein? Un nouveau Tom Waits ça pourrait être cool.

DB: Ça pourrait être le fun ça!

EE: Sinon j’imagine qu’il va y avoir un album de Jean Leloup qui va sortir… faque ça va être le fun à entendre… Sûrement pas là, mais ça serait bien!

C’est quoi le meilleur artiste sur scène que vous avez vu?

DB: J’ai vu Sharon Jones en show au Métropolis, c’est pas mal l’affaire sur laquelle j’ai le plus capoté. J’ai jamais vu quelqu’un autant dedans. J’aurais vraiment aimé voir Nick Cave. J’ai vraiment trouvé son album vraiment beau et touchant.

EE: Sinon il y a CW Stoneking, c’est un artiste australien, intemporel. On l’a vu en mai l’an passé. C’est fucking bon. C’est vraiment un enfoiré… yé bon, yé beau, son band c’est juste des filles…

DB: Ty Segall donne aussi vraiment un bon show! J’ai rarement vu quelqu’un de même, c’est malade.

EE: La performance de Ginette Reno à l’ADISQ cette année. J’étais sur place, c’est ben impressionnant. Céline Dion était là aussi, ça m’a rien fait, mais Ginette… elle a tassé le micro pis a s’est mise à chanter… c’était bon!

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