[ENTREVUE] Sortir des sentiers battus avec Lydia Képinski

Lydia Képinski / Crédit photo: Marion Desjardins

Il y a de ces artistes qui aiment sortir un peu des sentiers battus, qui font des Vernishow au lieu de faire des lancements, qui décident de faire de la musique au lieu d’être ingénieurs comme leurs parents. Il y a de ces artistes qui ne s’excusent pas d’exister, et qui font preuve d’une authenticité complice et contagieuse sur scène. En fait, je parle surtout de Lydia Képinski, avec qui j’ai eu l’honneur de partager quelques questions. Pour des artistes comme ça, on essaie d’être un peu originaux ! Alors j’ai enfilé mes plus beaux joggings et je me suis lancée dans une expérience originale. Entrevue livresque avec une auteure-compositrice-interprète qui mélange autant les influences littéraires que musicales.

Après sa prestation aux Apéros FEQ, Lydia Képinski vient me rejoindre au lieu dit : la banquette du District Saint-Joseph. Devant nous, une quantité de livres soigneusement choisis. Dans chaque livre se cache une question. Le rôle de l’artiste : choisir les ouvrages qui lui plaisent et répondre à ce qu’ils lui demandent. Mise au fait des procédures, Lydia plonge sans hésitation vers L’homme rapaillé de Gaston Miron. Sans en parcourir les pages, elle s’empresse d’en réciter le premier poème, Liminaire. « Il y a un bout dans Andromaque», nous explique-t-elle (je vous laisse trouver lequel).

Après lecture et contemplation, nous sommes prêtes pour la première question.

L’homme rapaillé, Gaston Miron
Selon toi, est-ce que la musique (et l’art) du Québec a des traits distinctifs ?

«Oui, bien, je pense que ce qui est surtout distinctif au Québec, c’est qu’on a une réalité francophone dans un contexte anglo-saxon», commence-t-elle. La langue aurait ainsi un rôle important dans notre identité culturelle et artistique, et vice-versa, selon l’artiste : «C’est pour ça qu’on ne parle pas anglais aujourd’hui, c’est parce qu’on avait une tradition. C’est aussi beaucoup à cause de la religion, nous dit-elle. On peste beaucoup contre la religion, c’est correct qu’on s’en soit défait, mais c’est quand même grâce à ça qu’on a pu conserver notre langue.»

Faisant référence elle-même à notre culture en citant Gaston Miron, on était à même de se demander comment cette identité s’inscrivait dans sa musique. «C’est une bonne question. Je pense que ça s’inscrit sans que je m’en rende compte vraiment, répond-elle. C’est juste comme ça.» Le comment est peut-être incertain, mais pour Lydia Képinski le pourquoi est clair : «Je trouve ça important, t’sais. Pour moi, Gaston Miron, c’est vraiment l’homme qui nous représente, parce que son père était illettré. J’ai encore l’impression que le Québec, c’est ça : une personne sur deux qui est analphabète fonctionnel.»

La façon de passer outre cette réalité, selon elle, réside dans la tradition orale : «La tradition orale, c’est ce qui a composé le tissu social du Québec», explique-t-elle. En utilisant le français dans ses textes et en faisant de la musique, «un langage universel» selon elle, Lydia Képinski adopte de facto une démarche fortement influencée par notre identité. Ce qui ne l’empêche pas de chanter, dans Apprendre à mentir : «Je pourrais te dire qu’un jour on aura un pays / A vrai dire je pense qu’on n’en mérite même pas». Après une telle discussion, on était prêtes pour le prochain livre : De colère et d’espoir de Françoise David.

Lydia Képinski / Crédit photo: Marion Desjardins

De colère et d’espoir, Françoise David
As-tu un message pour le Québec ? Que veux-tu exprimer par ta musique ?

«C’est peut-être mon héritage européen, mais…», commence-t-elle. À ce sujet, elle poursuit : «Mon père est Français : j’ai hérité d’une tradition. Et mes ancêtres étaient Polonais. Mes ancêtres ont vécu la guerre et tout.» L’artiste sent que cela a influencé son expérience en tant que Québécoise : «Au Québec, souvent, on a peur, on se sent ostracisé, on a peur de se faire assimiler… Moi, je n’ai pas l’impression que je ressens ça.»

«Je pense qu’il y a ça dans ma musique aussi, poursuit-elle. Outre l’importance de la langue, puis outre l’importance de la politique – parce que même si mes tunes parlent de relations interpersonnelles, j’ai quand même une fibre politique importante – je pense que le message qui se ressent en premier, c’est qu’on n’est pas nés pour un petit pain. Faisons les choses jusqu’au bout, puis soyons fiers…Et fuck l’analphabétisme aussi», conclut-elle.

Voir – Safia Nolin, Québec, vol.1#11
Que porterais-tu si tu étais nommée au gala de l’ADISQ ?

Lydia Képinski / Crédit photo: Marion Desjardins

«Honnêtement, je porterais quelque chose de super japonais», dit-elle de but en blanc. Après quelques secondes de réflexion, elle ajoute : «…sauf qu’il y a comme des issues avec les appropriations culturelles en ce moment, ça fait que je ne le ferais peut-être pas, finalement. Mais en même temps, oui, parce qu’à mon bal de finissants, j’ai porté un sari indien. C’est sûr qu’à l’époque, on m’aurait dit que je faisais de l’appropriation culturelle. Peut-être, peut-être pas. Je pense que c’est un peu une mode d’en parler.»

La connotation de l’appropriation culturelle est une question de nuances pour la jeune artiste. « Moi, honnêtement, j’aime ça, l’appropriation culturelle… Je pense que c’est le rapport de colonisé / colonisateur qui gosse : c’est sûr que je ne m’habillerais pas en fausse Amérindienne [à l’ADISQ], parce que les Amérindiens ont beaucoup souffert à cause des Blancs cathos et des Blancs anglos en général. On n’a jamais vraiment eu de lien avec la culture japonaise. Je porterais peut-être un genre de kimono noir. Un peu Star Wars», conclut-elle donc.

En tout cas, qu’elle soit en sari indien, en kimono ou même en jeans avec un t-shirt de Gerry Boulet (ou de Safia Nolin), on a hâte de la voir au gala de l’ADISQ, nous ! Entre-temps, Képinski choisit une autre œuvre et continue à se prêter au jeu.

Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll
Carte blanche : invente une question

Vous savez, quand on se fait prendre à son propre jeu ? J’ai donc été soumise à un rapide questionnaire de la part de l’artiste : âge, occupation. Je vous épargne la lecture de ces faits inintéressants. Pour plus d’information, z’avez qu’à venir me trouver quelque part entre le Cercle et le Pantoum.

Le Banquet, Platon
Comment définis-tu l’amour ? Fait-il partie de tes sources d’inspiration ?

Bien qu’elle n’ait pas lu le Banquet (qu’on lui recommande, d’ailleurs), Lydia a répondu de bon cœur une fois de plus. « ‘Fait-il partie de tes sources d’inspiration ?’ Oui, of course. Ça me met bien avec certains sentiments que je peux ressentir. J’ai l’impression de régler mes comptes en chanson aussi, parce que j’exprime une vision unilatérale de ce que c’était. C’est un peu chien en même temps, avoue-t-elle, parce que l’autre personne ne peut pas répondre.»

Sauf si c’est un musicien aussi, pensai-je alors tout haut. Deux CD, deux versions des faits ! Ce à quoi la chanteuse a répondu : «On ne peut pas dire que ce n’est pas arrivé.» On n’en dira pas plus. Et pour la définition de l’amour, Platon nous suffira encore !

Harlequin tentation – Love song, Elisabeth Lowell
As-tu des plaisirs coupables ou des goûts douteux ?

«Général, ou en sexe, là?» Une chose est certaine, Lydia Képinski n’a pas la langue dans sa poche. Mais on ne tenait pas vraiment à savoir ce qu’elle faisait avec, alors on est resté dans le général.

Lydia s’attaque tout d’abord au principe même de plaisir coupable. « Pour moi, le concept de ‘péché mignon’… C’est comme l’idée d’être né pour un petit pain», concède la musicienne et artiste visuelle, qui se sent «rarement mal de faire des choses» et qui nous en donne rapidement un exemple. « Je suis une gameuse. J’aime ça, jouer à des jeux vidéo. […] Ça ne m’arrive pas souvent, mais le temps des Fêtes, c’est ma période de l’année où je game. Ce qui fait que je ne me sens pas mal parce que je sais que le reste de l’année, [ce n’est pas le cas]. C’est une question d’équilibre aussi. Par exemple, j’essaie de bien manger, mais tantôt j’ai mangé des chocolats. Eh bien, c’est le moment de la semaine où je vais manger des chocolats. À un moment donné, il faut arrêter de s’autoflageller. Je trouve que les gens sont durs avec eux-mêmes. »

Pour ce qui est des goûts douteux, c’est aussi un concept que l’artiste rejette. «Les gens me demandent parfois : ‘c’est quoi la musique que tu as honte d’écouter ?’ Je n’ai pas honte d’écouter quoi que ce soit. Il y a quelque chose d’intéressant dans tout dans la vie. Tout. C’est mon opinion.» 

L’Énéide, Virgile
D’où te vient ton intérêt et/ou tes connaissances en matière de littérature/mythologie antique ?

«Je tripais sur la mythologie quand j’étais jeune. Je pense que c’est toujours resté. Pour moi, c’étaient des histoires qui étaient nettement supérieures aux autres histoires (contes de Perrault, Hansel et Gretel…). Je trouvais qu’elles avaient quelque chose d’épique. Il y a quelque chose de vraiment plus grand que nature [dans ces histoires].»

«Je pense aussi que c’est le fait qu’avant, probablement qu’ils y croyaient pour vrai : pour eux, ce n’était pas un mythe, ce n’était pas quelque chose d’inventé. Les contes de Pierre Perrault, on le sait tout de suite que ce sont des contes, et puis ce sont de petites histoires…des histoires de villageois. C’est cool aussi, c’est correct. Mais [dans les mythes], ce sont des dieux, des forces toutes puissantes. Il n’y a pas juste des quidams. Et c’est la rencontre avec le divin puis le mortel qui est vraiment intéressante. Comme Hercule qui est à moitié humain, à moitié divin. C’est le héros. Le concept du héros vient de là.»

L’écume des jours, Boris Vian
Comment fabriques-tu ton monde musical ?

Lydia Képinski / Crédit photo: Marion Desjardins

C’est ensuite avec enthousiasme que Lydia Képinski est tombée sur le prochain livre : «L’Écume des jours, esti, ça, j’ai aimé ça, ce livre‑là.» Sa réponse est d’ailleurs restée dans la thématique du livre : «avec un pianocktail !» Réponse de circonstance, puisqu’elle introduisait bien le reste.

«Honnêtement, j’ai vraiment eu un buzz sur les machines. À un moment donné, j’ai compris que la musique pour moi, ça allait être [fait avec] des machines. C’est un monde de robots. C’est ça, l’avenir. C’est la technologie. Pour moi, c’est ça qui est le fun, c’est sur ça que je tripe», explique Képinski. On pouvait d’ailleurs bien l’entendre lors de sa prestation, qui entrelaçait l’électro et l’acoustique. Ce serait même cet aspect de fabrication mécanique de la musique qui l’aurait réellement amenée à s’intéresser plus sérieusement à ce milieu. Mais d’où lui venait cet intérêt si particulier pour les machines ? «J’aime le métal… c’est peut‑être mon côté [ingénieure]. Toute ma famille, ce sont des ingénieurs. J’aime ça les cossins, j’aime ça gosser des affaires», explique-t-elle.

La Cantatrice chauve, Eugène Ionesco
«Que venez-vous faire ici ?» –p.80

À question absurde, réponse absurde : «J’attends Godot.»

Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde
Si on peignait des toiles en s’inspirant de ta musique, de quoi auraient-elles l’air ?

«Je pense que ça serait quand même figuratif. Mais quand même monochrome. Monochrome et figuratif.»

CRÉER – ou comment survivre à des études artistiques, Philippe Genest & Edward Essis-Breton
Qu’est-ce qui est le plus gratifiant dans le fait d’être artiste ? Qu’est-ce que tu trouves le plus difficile ?

Lydia Képinski aurait pu arrêter depuis belle lurette son interrogatoire / exploration littéraire. C’est pourtant encore avec intérêt qu’elle feuillette CRÉER – ou comment survivre à des études artistiques. «Ça a l’air le fun, ça», énonce l’artiste. La question du métier posée, elle répond simplement et posément : « Ce qui est le plus gratifiant dans le fait d’être artiste? C’est juste de travailler. Et ce je trouve le plus difficile ? Le travail aussi.» Qu’est-ce qui est difficile dans le travail, ajoute-t-on à notre question de départ. « C’est que tu es ton propre boss. Donc il faut que tu t’envoies travailler. Tu es ton propre esclave, et il faut que tu t’obliges à travailler. Moi, mon truc, c’est de me faire des horaires. Je me dis : ‘de telle heure à telle heure, de telle heure à telle heure’, je me mets des alarmes… c’est juste de la discipline.»

Malgré les difficultés du travail, l’auteure-compositrice-interprète ne manque pas d’en peser la valeur : «C’est le plus tough, mais en même temps, c’est ce dont je suis fière. Souvent, les occasions qui font que ma mère et ma famille sont vraiment fières de moi, ce sont des occasions où elles vont me voir dans un média connu, par exemple. J’ai toujours un malaise avec ça parce que personne ne peut me dire ‘bravo, tu as travaillé’. Et pour moi, c’est ça qui vaut la peine. C’est ça que j’ai envie de me faire dire : ‘bravo, ça paraît que tu as travaillé’. Pas ‘bravo, tu es un génie, tu es née avec une intelligence’ […]. C’est juste du travail.»

Kandinsky – 48 plates in full colour, Frank Whitford
Dessine un croquis qui te représente

Tu t’es présentée comme ça parce que…

«…je trouve que ça me ressemble. J’aime ça, je suis satisfaite.»

Contes originaux, Frères Grimm
Raconte-nous une anecdote

Sans attendre, Lydia Képinski nous livre une histoire qui fait réfléchir.

Mon grand-père paternel, [Witold Képinski], il est allé à la guerre. Un peu comme moi, il avait un syndrome d’opposition/ de provocation. Il haïssait ça se faire dire quoi faire. Il était dans son bataillon – dans l’infanterie – et son supérieur, qui avait un cheval, lui a dit : ‘Ah, il faut que je monte sur mon cheval. Met tes mains comme ça, je vais pouvoir monter sur toi pour aller sur mon cheval.’ Et [Witold] a juste dit non. L’autre a ajouté : ‘Non, non, mais c’est un ordre.’ Et là, [Witold] était comme : ‘non’. [Son supérieur] lui a dit : ‘O.K., eh bien, va en prison.’ Ce qui fait que [Witold] est allé dans la prison de l’armée parce qu’il était impétueux, et tout son bataillon est allé à la guerre. Men, il n’y en a pas un criss qui est revenu… S’il avait accepté les ordres – hashtag Pierre Perrault – imagine, je ne serais pas là aujourd’hui. Ça fait que c’est ça.»

Lydia Képinski / Crédit photo: Marion Desjardins

Quel bel endroit pour m’arrêter et vous laisser réfléchir. Après cette anecdote, on a encore parlé de Blaise Pascal, auteur raconté en détail à la chanteuse par son batteur, qui s’est joint à nous. On a parlé de Jean-Jacques Rousseau et encore de l’importance du travail. Après, plus de livres sur la table. Les minutes s’étaient envolées presque trop vite. Pour en apprendre plus sur Lydia Képinski, artiste cultivée qui s’est visiblement investie dans la réalisation de son art, il ne vous reste plus qu’à aller la voir de vos propres yeux (et l’entendre de vos propres oreilles)! Elle sera d’ailleurs à Québec le 7 mars prochain au Théâtre Petit-Champlain, en première partie de Dimoné.

 

 

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Merci à Tatiana Picard pour la transcription de l’entrevue.

 

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